Il était une fois une belle qui résistait aux avances d’un jeune aspirant, dont la motivation était si forte que chaque échec renforçait sa détermination. Ca aurait pu s’arrêter là si notre ami avait réalisé qu’il était un peu lourd et qu’il était temps de la nexter (passer à une autre). Il arrêta un temps de la courtiser ; le temps nécessaire pour opérer une lente et profonde transformation. Il devait changer pour avoir une chance de conquérir sa dulcinée.

C’est ma troisième tentative sur l’axe Dunkerque – Hendaye …

I – Transformation

I.1 – LES PISTES CYCLABLES

Par deux fois les pistes cyclables ont mis à mal ma machine et ma patience.


James (ndlr : Ruffier), nous avons la réponse : les voitures et les vélos ne peuvent plus se piffrer. On va les séparer.

Aux vélos, on va donner quelques rangées d’arbres, des racines cassantes, des poignées de petits silex très coupants, des branchages, des feuilles glissantes, des trottoirs défoncés, des poussettes, des trottinettes, des clous, des sables mouvants, des inondations, des tessons de bouteilles, des barrières infranchissables et des trajectoires à la con.

Aux voitures, on va donner un asphalte bien lisse allant efficacement par monts et par vaux.

Tout cela ne retire rien au charme de certaines voies vertes. Bien au contraire ! Ici, je me rappelle juste avoir par deux fois avoir cassé mon vélo en voulant les emprunter. Cette fois-ci, ça sera sans.

Fi des pistes cyclables !

I.2 – LES PETITES ROUTES BLANCHES

Elles sont belles ces petites routes blanches. C’est mon péché mignon.


Néanmoins, elles sont peu regardantes sur les dénivelées, elles changent continuellement de direction et leur revêtement laisse parfois à désirer.

Pour cette troisième tentative, je vais – temporairement – faire une croix dessus.

Fi du cousu-main !

Je vais suivre les conseils des anciens (ndlr : Jean-Pierre si tu te reconnais). Je vais emprunter les routes diagonalistes. Je vais même suivre le chemin préféré du diagonaliste. Les routes jaunes et rouges.


Tout de suite ça devient plus simple sur la feuille de route que je mets deux heures à rédiger. Le plus compliqué est d’anticiper les ravitaillements et les contrôles : quand et comment contraindre la trace pour attraper une ville, son panneau d’entrée, son café et sa boulangerie ?

I.3 – ROUES

J’ai pris des pneus solides – quasiment neufs – de 28mm, 4 chambres à air de secours et un kit de réparation. Mes fonds de jantes viennent d’être changés.

I.4 – TRANSMISSION

Mes câbles de dérailleur sont neufs. J’ai également nettoyé la chaîne, la cassette et le pédalier.

Cela fait gagner 5 watts, mais on s’en fout. Au moins c’est propre.

I.5 – ETAT D’ESPRIT

Le mode fleur au fusil est désactivé. Il l’était déjà pour la deuxième tentative. Là, j’y vais le couteau entre les dents. Paul, si tu nous entends … n’écoute pas.

I.6 – ETAPES

Pour cette troisième tentative, je postule au club des irréductibles qui n’envisagent pas de débuter une diagonale sans une première nuit blanche.

Plusieurs raisons à cela :

  • j’adore rouler la nuit (même s’il faut calmer ses ardeurs dans les descentes au risque de taper un sanglier)
  • c’est bon pour le moral de se dire qu’on a fait le plus gros au début, et que ça sera de plus en plus facile
  • plusieurs fois je me suis retrouvé la première nuit à l’hôtel, à me retourner dans mon lit en me demandant ce que je foutais là

En pratique, le plan donne :

  • première étape : départ à 16h pour 500k jusqu’à la Loire (traversée à Saumur)
  • deuxième étape : 300k jusqu’à la Garonne (traversée à Blaye)
  • troisième étape : 268k jusqu’à Hendaye

La denivelée cumulée est … sujette à débat. 8000 pour Openrunner. 5000 pour Garmin et les études de parcours. Sur le terrain, je ne sais pas parce que je supprime les activités du GPS pour ménager sa mémoire de moineau. (Fi de Strava)

La feuille de route prévoit une énorme marge, un espace de liberté que j’aménagerai à ma guise, aux sensations. Ce test fait écho à la planification millimétrée à la soviétique qui ne m’a pas trop réussi jusqu’à présent.

I.7 – CHAUSSURES

Je ne suis pas, je n’ai jamais été et je ne serai probablement jamais un coursier.

Je vise le confort.

Fi de la performance !

Les cales Ultegra – outre la démarche de canard qu’elles donnent à leur possesseur – s’usent rapidement. Il suffit d’un kilomètre à pied pour les ruiner et les rendre inutilisables. En plus elles dérapent : une petite impulsion suffit pour traverser l’intégralité du Franprix en glissade.

Je décide de suivre les conseils d’un diagonaliste expérimenté (ndlr : Gérard si tu te reconnais) et je passe en SPD. Des cales de VTT ! Et comme on est en été, je jette mon dévolu sur des sandales SPD.

Tant pis si je passe pour un touriste avec ma chemise hawaïenne et mes tongs.

I.8 – COUCHAGE

Je prévois de bivouaquer dans les arrêts de bus et les distributeurs bancaires.

Pour cela, j’ai pris un sac de couchage et un matelas. Le tout pour moins de 1 kilo supplémentaire.

I.9 – BAC OU PAS BAC

Je prévois de traverser la Garonne en fin d’après-midi à Blaye, deux heures avant la fermeture du bac. Si c’est limite côté timing, je passerai par Bordeaux.

C’est équivalent en kilométrage et en dénivelée. Je prendrai la décision à la jonction de Montendre.

I.10 – PREPARATION PHYSIQUE

Côté physique, on est loin de l’entrainement scientifique.


Depuis que l’on n’est plus sous cloche, je consacre tout mon temps libre à rouler.

Je rentre tout juste d’un voyage à vélo de deux semaines (Morvan Jura Alpes), en mode sacochard, sur un vélo d’expédition. Cela m’a donné – entre autres – l’occasion de tester les sandales SPD. Un vrai délice ! Le remède aux pieds qui chauffent. Et quel plaisir de se jeter dans les lacs et autres rivières sans déchausser !

Ombre au tableau : une cale s’est dévissée en chemin, s’est barrée de ma chaussure et s’est retrouvée solidaire de la pédale. J’ai essayé de réparer un soir au camping mais sans succès : un tour de tournevis de trop a libéré un ressort qui a propulsé les vis sur un hectare de gazon nocturne. D’où l’utilité de tester le matériel avant de partir … Du coup j’ai fait la deuxième moitié du voyage sur une seule cale.

Malgré un pédalage rond et véloce, le côté asymétrique a parlé à mon genou gauche qui s’est mis à me faire mal.

Grosse inquiétude.

Ca sera mon épée de Damoclès sur cette diagonale.

I.11 – ELECTRONIQUE

J’ai troqué mon super-téléphone soi-disant étanche IP68 à l’autonomie risible contre un téléphone à 30 euros et une pochette en plastique étanche à 1 centime. Certes ça marche un peu moins bien qu’un vrai téléphone, mais l’autonomie est au rendez-vous.

Je prends également un énorme powerbank. Bien que théoriquement autonome en électricité avec le moyeu dynamo, cette réserve me rassure. Et cette fois c’est une première : pas d’auberges, donc pas de recharge secteur.

I.12 – MUSIQUE

Ce paragraphe sur la musique n’existe pas. Je n’ai pas de solides et étanches écouteurs filaires. Je ne me délecte pas de musique côté tribord, tout en restant à l’affut du moindre bruit côté bâbord. Définitivement, la musique n’est pas essentielle en voyage, et carrément pas en diagonale (sic).

I.13 – NAVIGATION

J’ai une vieille montre Fenix qui indique le trajet avec un trait au milieu de l’écran. Et une deuxième – sa sœur jumelle – en backup, en cas de défaillance de la première.


Les avantages de cette montre sont nombreux :

  • elle affiche le strict nécessaire : la trace, ma position sur la trace et – rarement maintenant – une alerte de cadence pour quand j’embarque trop lourd (ton genou !)
  • elle a une autonomie exceptionnelle (normal avec si peu de pixels à éclairer)
  • elle est fiable et totalement étanche (le chargement se fait par contact, et non plus par port USB rouillable)

En complément, sur les conseils d’un diagonaliste (très) expérimenté (ndlr : Gérard si tu te reconnais), j’ai fait l’acquisition de l’application GPX Viewer PRO (5 euros, tous supports, licence à vie). Elle fonctionne en mode avion avec des cartes hors-ligne. Je l’ai testée au cours de mon précédent voyage : elle est top (voire exceptionnelle) !

Si je me paume avec tout ça !

I.14. La trace

Dunkerque D202 D52 Watten D3 D300 St-Omer D213 D928 Wizernes D928 Hesdin D928 Abbeville D928 Oisemont D928 D25 Aumale D25 D49 Gournay-en-Bray D316 D916 Les Andelys D916 D316 Evreux D313 D316 D155 Mesnils-sur-Iton (Damville) D51 Verneuil-sur-Avre D51 La Ferté-Vidame D941 Longny-au-Perche D4 D11 Bellême D111 D920 D420 Bonnétable D938 D301 Le Mans D301 Pontvallain D307 Le Lude D307 Noyant-Villages D307 D767 Saumur D767 D347 Montreuil-Bellay D347 Thouars D938 Parthenay D938 St-Maixent-l’Ecole D938 Melle D10 D737 Aulnay D950 Matha D121 Cognac D121 D731 Jonzac D731 D699 Montendre D19 St-Savin D145 D152 D23 St-André-de-Cubzac D115 Bordeaux D1010 D911 D1250 Marcheprime D5 Mios D216 Sanguinet D216 D46 Mimizan D46 D626 St-Julien-en-Born D652 Léon D652 Vieux-Boucau-les-Bains D652 Hossegor D79 D152 Bayonne D652 D810 St-Jean-de-Luz D810 D912 Hendaye

II – Conquête

II.1 – DEPART

Dunkerque. 15h50. Commissariat. Le maton de l’accueil est harcelé par une dame qui se plaint de harcèlement. Mon arrivée semble le libérer de ce poids ; et c’est avec soulagement (teinté de résignation) qu’il se saisit de mon carnet pour le tamponner.

Conformément au plan, je quitte le centre-ville par la route, même si cette dernière est étroite, bordée de trottoirs et secondée par une piste cyclable rutilante.

Grand-Millebrugghe. Stéphane COLLEWET vient à ma rencontre. Nous discutons un peu et hop ! Denis BOUQUET surgit d’un fourré pour rejoindre le convoi. Nous faisons des relais et nous discutons à tour de rôle. Ils me racontent leurs folles aventures et me prodiguent de précieux conseils. Parfois nous roulons à trois de front le long des canaux. Gare aux promeneurs à chiens !

C’est étonnant la dose de confiance et de sérénité que peuvent m’insuffler mes compagnons.


Peu à peu les champs de chou-fleur s’évanouissent. Des bosses commencent à apparaître au loin. St-Omer. Il va être temps de se quitter.

« Et n’oublie pas : toujours en deçà de tes moyens. Si tu as l’impression de bien avancer, c’est que tu roules trop vite. » (Stéphane)

« Maintenant c’est toujours tout droit. » (Denis)

Tous deux me confient leurs doutes sur la faisabilité d’une si grosse première étape sur un secteur qui concentre l’essentiel du relief (ndlr : et c’est pas les premiers. Pascal si tu te reconnais).

A bientôt camarades. Merci pour ce petit bout de chemin parcouru ensemble.

II.2 – HESDIN

Ca y est, j’y suis. Livré aux éléments.

De belles et larges routes peu fréquentées me conduisent jusqu’au premier checkpoint à la tombée de la nuit.

Hesdin m’accueille en grande pompe avec un McDo à la sortie (que j’ai presque failli dénigrer).

C’est la peau du ventre bien tendue, le moral au top et la besace fumante d’un double-cheeseburger de secours que je m’élance dans le noir. Il fait un peu frisquet à ces latitudes. Aussi, j’enfile une couche d’hiver qui me dorlotera toute la nuit.

Je ne me rappelle plus grand-chose des heures qui suivent, sinon que je pédale, et que j’y trouve un grand plaisir.

Au milieu de la nuit, j’entends un grommellement. Puis deux. Je sors la tête du guidon et je me rends compte que je suis au milieu d’une harde d’une trentaine de sangliers.

Ils organisent une traversée de la route. Les femmes et les enfants d’abord, les guetteurs à tous les coins (les cousins), le chef qui supervise l’opération : tout le monde est à son poste. Ils laissent passer la dernière voiture et ils déclenchent l’opération. C’est à ce moment là que j’arrive, sans bruit. Merde qu’est-ce qu’il fout là ce vélo !? Dispersion !!! Le groupe explose. Je me retrouve au milieu d’un vent de panique avec des bêtes qui courent dans tous les sens. Devant, derrière, à droite, à gauche.

II.3 – GOURNAY-EN-BRAY

Aucun souvenir après. Je vais dans une direction. Mes pensées laissent place aux sensations. Je vois défiler les traits blancs. Je compte les dragées (ndlr : les bornes kilométriques).


Je vois de beaux abribus, tous plus attirants les uns que les autres. Et si je faisais une petite sieste ? Non. J’ai fait le stock de sommeil pendant les vacances. Ce n’est pas – à ce stade – une option.

Le jour va bientôt se lever. Je prends une ultime descente qui me parachute dans une boulangerie ouverte très tôt. Je commençais à avoir faim. Le double-cheese de Hesdin était un peu léger pour couvrir une nuit de pédalage.

Les Andelys. Double-café, croissants, pause en regardant le jour se lever et c’est parti pour une journée de diagonaliste classique.

Alain ROY vient à ma rencontre. Nous nous sommes déjà croisés il y a deux mois au cours de la deuxième tentative, et c’est toujours un plaisir. Là, Alain me guide sur un passage clé : des raidillons très fréquentés jusqu’à Evreux que je ne souhaite à personne d’emprunter à l’heure où les gens vont au boulot. J’observe son calme et sa décontraction. Du coup ça passe comme une lettre à la poste.

Nous discutons un peu, puis nous nous quittons à regret (le chrono tourne). A bientôt !

ii.4 – VERNEUIL-SUR-AVRE

A Evreux, un bistrotier me facture un coca et refuse de remplir mes bidons d’eau sous prétexte que …

Passé Evreux, les routes redeviennent plus calmes. Le parc du Perche s’approche avec ses belles collines. Je n’apprécie pas le coin à sa juste valeur cette fois-ci. Je suis vaguement bercé par le paysage. Le bitume est limite à la température de fonte. Il fait chaud. Les tournants et coups de cul à répétition du secteur me font espérer une suite plus roulante.

Je dévalise en eau et en cochonnaille tout ce qui ressemble à une supérette.

Je bois, je bois, je bois encore.

ii.5 – LE MANS

J’arrive dans la Sarthe (la contrée de Fangio), puis dans les Alpes mancelles. Ça roule vite. Les descentes sont exceptionnelles.

Plus les heures passent, plus la circulation s’intensifie. L’heure de la sortie de bureaux approche et la pression automobile va croissant.

J’atteins Le Mans vers 18h, un peu attaqué (peut-être l’oxyde de carbone chauffé au soleil d’août, ou/et les 433 kilomètres que j’ai dans les pattes). Je ne sais pas pourquoi je suis passé par cette ville. C’était évident que j’allais trouver ici des bagnoles qui roulent vite.

Un McDo est là. Sa clim et sa junkfood me tendent les bras. Je me gave … mais je ne parviens pas à finir ma glace. Un signe … Un deuxième signe : quand je ferme les yeux, le marchand de sable me fait un clin d’oeil.

J’ai besoin de sommeil. Je ne dirais pas non à un peu de confort. Une douche, un lit, le paradis. Il reste 90 bornes à peu près plates jusqu’à l’étape du soir à Saumur. Je regarde sur internet : aucun hôtel disponible là-bas. Ça tombe bien (tout compte fait) je suis dans une ville où il y a plein d’hôtels. Je réserve une chambre ici et une autre pour demain soir à Jonzac. 320 bornes demain jusqu’à La Loire puis 310 après-demain jusqu’à Hendaye. Il restera une laaarge marge ensuite en cas de pb mécanique. Le plan est cohérent, bien, sexy, attirant. Vivement demain !

Arrivé à la chambre, je lave mon corps et mon cuissard, j’échange brièvement avec ma dulcinée, je mets la clim à fond et je mange quelques crocodiles qui me ravissent.

21h. Je ferme les yeux un peu plus longtemps qu’au McDo : cela me plonge immédiatement dans un sommeil de qualité.

II.6 – MONTREUIL-BELLAY

Je me réveille à 2h du matin, en pleine forme. Il n’y a qu’en diagonale que je dors aussi bien. Sans commune mesure avec l’horizontale ou la verticale qui me réveillent un peu bancal.

J’enfile le cuissard, je plie bagages et à 2h30 je suis sur la route.

La nuit – entrecoupée de baillements – passe comme un trait. A Saumur, une boulangerie et son double-café sonnent le début de la journée.

Je traverse la Loire. Une nouvelle fois je suis emporté par le charme de ce fleuve. J’ai appris récemment que la Loire avait une soeur jumelle : la Vistule, en Pologne. C’est tentant d’aller vérifier un jour …

Je me gave de quiches.

Montreuil-Bellay m’attend sur l’autre rive, dans les hauteurs.

La suite est marquée par de très larges routes, tellement larges qu’elles ressemblent à des autoroutes déclassées. Là-dessus on fait du pur kilométrage. Tu voulais du vélo ? Eh bien t’en as du vélo. Tu te plaignais des pistes cyclables. Eh bien bonne nouvelle : le prochain ralentissement sera – peut-être – dans 60 kilomètres si d’aventure la route passe dans un bled qui a un feu rouge.

Parthenay. Je fais du charme à la tenancière du bistrot pour qu’elle remplisse mes bidons d’eau, malgré les restrictions en vigueur. Je croise un groupe de cyclotouristes qui n’a d’yeux que pour ma plaque de cadre. On discute un peu et puis chacun repart à ses occupations.

Bien que je ne craigne pas d’exposer mon épiderme au soleil, à l’air et à l’eau, je connais cette sournoise sensation de chaleur qui s’abat sur les bras et les mollets, et qui m’a valu dans les pyrénées des brûlures au deuxième degré. Donc écran-total.

II.7 – MELLE

Le soleil tape. Je bois des hectolitres. Je mange un peu.

Melle sonne la fin – pour aujourd’hui – des larges tronçons. La Charente pointe le bout de son nez. Ça commence à sentir le sud.

Cognac. Je retrouve les bosses du coin joliment habillées de la lumière du coucher de soleil.

Il y a une ombre au tableau. J’approche de l’endroit où tout est parti en vrille en octobre dernier. Le coin où mon GPS s’est arrêté, le coin sans panneaux, le coin où je me suis enlisé, le coin où mon vélo a cassé : j’ai nommé Barbezieux. Barbezieux la terrible. Chaque tour de pédale me rapproche de cette ville. Je vais à la confrontation. La nuit tombe. J’avale bosse après bosse, le ventre noué. Et puis c’est la grosse frayeur : je suis arrêté par un panneau indiquant Barbezieux, circulation interdite. Putain c’est pas vrai !! Mais c’est quoi cette ville !?! Je sors mon téléphone qui m’indique une route de secours. Je profite de mon arrêt pour pisser en regardant le ciel. J’ai un milliard d’étoiles au-dessus de la tête. Obstacle franchi.

II.8 – JONZAC

Jonzac. Chambre d’hôtes avec clé sur la porte. Il est assez tard. Je me force à manger (avant d’avoir faim) et à boire (avant d’avoir soif).

23h30. J’ai un dernier truc à faire avant d’aller voir le marchand de sable. Vu que j’ai dormi un peu plus que prévu le premier jour, je pourrai finalement arriver au bac de Blaye demain matin aux heures ouvrées. Je consulte la trace … ah non je ne la consulte pas, parce que je ne l’ai pas emmenée avec moi. Acte manqué : inconsciemment, voyant un risque à prendre le bac (fuite d’eau, grêve surprise des bateliers, tsunami sur la Garonne), j’avais déjà décidé de passer par Bordeaux. Je n’allais pas une fois de plus montrer mes fesses au petit monsieur avec ses moufles. Ce gars (ndlr : imaginaire) est formidablement inventif quand il s’agit de faire capoter une diagonale. Je passerai donc par Bordeaux sur un vrai pont, par une vraie route.

Voilà c’est replanifié. Je mets un réveil à 4h30.

Il est minuit. Je peux relâcher la pression. Je dévore mes crocodiles par poignées, je rugis de plaisir, puis je compte 1 … 2 … 3 rideau.

Je me réveille avant la sonnerie, au taquet, en pleine forme. Quinze minutes plus tard je suis sur le vélo.

C’est mon anniversaire aujourd’hui. Et si je m’offrais une diagonale pour fêter ça ? Hendaye est à 306 kilomètres. Ca fait rêver.

J’avale les dernières bosses du coin. Je reste très vigilant dans les descentes : pas question de faire une joute avec un cerf cette nuit (bois contre prolongateurs). Réduire le risque à tout prix.

St-André-de-Cubzac. Les gens se réveillent. La ville approche. A Bordeaux c’est toujours tout droit. Après Bordeaux aussi. La chaussée est défoncée, ultra-fréquentée, infestée de feux et autres priorités à droite où il y a toujours une voiture qui arrive. Je m’y attendais et j’assume. Clairement, avec mon paquetage et mon style de roulage depuis deux jours, je fais un peu pataud dans cet environnement. Vivement Marcheprime et le retour des voies roulantes.

II.9 – MARCHEPRIME

Je suis dans la forêt landaise. C’est vraiment droit. Moins qu’au Canada sans doute, mais sacrément droit quand même. Des segments rectilignes de 10 à 20 bornes. Cool. Par contre le coin est très fréquenté pendant les grandes vacances d’été. C’est plus une route mais un parking.

J’achète deux grandes bouteilles d’eau à chaque boulangerie. Je pense avoir bu 9 litres ce 26 août.

Entre 12 et 16h le soleil – au zenith – me tape directement dessus. J’endure … j’endure encore … puis-je coule une bielle. Mon corps ne supporte plus le soleil. Mon sang est en ébullition. C’est un moment difficile à passer que je connais bien. Je m’arrête à l’ombre et je bois 1 litre d’eau. Je me force à manger et j’écoute ce que mon ventre a à me dire. Mon organisme accepte la nourriture. Ouf, cela limitera le temps de pause. J’ingurgite alors tout ce que je peux. Je bois un deuxième litre d’eau. Je ferme ensuite les yeux : le marchand de sable est là. Bien. Je m’allonge, je mets le minuteur sur 30 minutes, je respire un grand coup et je m’endors direct. 15 minutes plus tard je me réveille tout frais, régénéré.

Avant de reprendre le départ, je sors l’arme ultime : un tour de cou que je mets sur la tête et que j’imbiberai d’eau toutes les 20 minutes.

A partir de là, je sais que côté physique ça va passer.

II.10 – Léon

Léon. Dernier contrôle ! C’est quand même curieux comme nom de ville. Je voyais ça plutôt à Bruxelles. Si j’ai de la moule il y aura peut-être des frites.

Le soleil commence à tourner et les arbres à droite (rescapés des bucherons) apportent parfois un peu d’ombre.

La circulation s’intensifie à l’approche de la côté Basque. Elle culmine à Vieux-Boucau. 2 kilomètres de bouchons à l’entrée et 5 kilomètres à la sortie. Au centre, c’est l’effervescence. Tout le monde vient chercher des merguez et de la bière à l’Intermarché.

Je suis au milieu d’une nuée de cyclistes. Ils sont partout, devant derrière à droite à gauche, sur la route, sur les trottoirs, à l’endroit à l’envers. Je trouve l’épicentre : le loueur de vélos. Une fois le panneau de sortie de ville passé tout ce petit monde disparaît.

Je remarque une piste cyclable qui longe la route. Fidèle à mes engagements, je décide de ne pas l’emprunter. Après un court raidillon où je provoque 500 mètres de bouchons, les voitures me dépassent en me faisant savoir leur mécontentement, chacune à sa manière : des beuglements, un bras qui m’indique la piste, un coup de klaxon, des dizaines de coups de klaxon, des passages rapprochés punitifs, des signes d’impatience voire … des insultes. Je sais, l’heure de l’apéro approche et tout le monde veut arriver à point pour la partie de pétanque. Je fais donc – à contre-cœur – un geste civique en prenant la piste (défoncée) sur 5 kilomètres.

Hossegor. C’est tellement noir de monde que même les piétons n’arrivent pas à avancer. Constat amiable suite collision de deux planches de surf devant le marchand de glace. Ça me fait penser à Paris pendant les grandes grèves. Je puise dans mon capital patience pour m’extirper de cette ville. Au fait, j’étais vraiment forcé de passer par la plage ? Je commence à avoir de sérieux doutes sur mes talents de mappeur …

Bayonne. Je perds patience. Toute cette frénésie, les bouchons, la fatigue, le soleil de la journée, les autres : j’en ai ma claque. L’arrivée est tellement proche et loin à la fois. C’est le troisième et dernier passage clé, le plus important : j’ai rendez-vous avec moi-même.

Je fais une bonne pause que j’emploie à respirer, à boire et à manger. Pour ceux qui ont lu le récit de ma première tentative, j’ai toujours cette micro-cannette de Redbull au fond du sac. Je décide de l’utiliser cette fois-ci. Je  vérifie la date de péremption, je l’ouvre et je déverse l’intégralité de son contenu dans mon gosier. En l’espace d’une seconde ma vue se désembrume. Le marchand de sable est repoussé de 42 kilomètres.

Il me reste à bien faire attention et à rester en deçà de mes moyens – principe que j’applique consciencieusement depuis le départ.

Je m’engage prudemment dans une grande descente de la D810. Dans un virage, ma roue arrière attrape le col d’une bouteille de verre qu’elle fracasse. Petite montée d’adrénaline … Ça aurait presque été marrant de lacérer mon pneu à quelques kilomètres de l’arrivée. Le petit monsieur avec ses moufles …

Finalement, la D810 fait plus peur que mal. Certes elle impressionne. Mais je ne céde pas aux tentatives d’intimidation de la Direction du Territoire avec ses panneaux d’autoroute à répétition. Je fais particulièrement attention aux nombreux trottoirs qui jonchent la chaussée.

St-Jean-de-Luz. Il reste 14 bornes. Je pourrais les faire à pied et quand même arriver dans les temps. Mais bon j’ai pas envie de marcher toute la nuit. Il est temps d’arriver. Mon vélo m’a tellement habitué à me planter au dernier moment que je vois comme un cadeau chaque nouveau kilomètre parcouru à son bord.

Je prends la route de la corniche. J’ai le bruit des vagues en mode nuit.

Rester vigilant. Ne pas se relâcher avant d’avoir fait tamponner le carnet.

II.11 – HENDAYE

Le panneau Hendaye.

La gare.

Le commissariat. Le carnet tamponné.

Il n’y a plus d’hôtel disponible ici alors je m’exile en Espagne pour la nuit.

III – RECUL

III.1 – RETOUR SUR LE PILOTE

Mon genou a tenu. Quelques traces de frottements à l’entrejambe.

III.2 – RETOUR SUR LE BIVOUAC

Attiré par les sirènes des auberges, je n’ai finalement pas utilisé le matériel de bivouac. Ce n’est que partie remise.

III.3 – RETOUR SUR LES PROLONGATEURS

Qui dit routes plus passantes dit nécessité de bien tenir sa droite. J’aurai finalement passé assez peu de temps sur les prolongateurs – instables – cette fois-ci. Les sangles qui tiennent le sac de guidon sont précisément à l’endroit où je suis censé poser les mains. C’est pas pratique. Le guidon est presque inaccessible. J’ai perdu la sensibilité sur trois doigts et la paume. Il faut changer ça.

III.4 – RETOUR SUR LA POSITION

Je suis un peu trop penché sur le guidon. On ne fait pas la course ici !

III.5 – RETOUR SUR LES PNEUS

Pneus trop fins. Trop de vibrations.

Je passerai en 42 mm dès que mon cadre et mon banquier me le permettront.

III.6 – RETOUR SUR DH

Bitch !