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La Zone Bleue

Voyages à vélo

Dunkerque – Hendaye (DH)

Ma première diagonale (du 24 au 28 octobre 2020)

Introduction

Imaginez un immense paysage fait de belles collines verdoyantes. Une petite route se faufile dans le décor jusqu’à se perdre dans l’horizon. Dessus se trouve un tout petit point, presque imperceptible, mais retenant l’attention. Il semble se déplacer. Très lentement. C’est un cycliste.

Je vais vous raconter ici l’extra-ordinaire aventure qu’il a vécue entre Dunkerque et Hendaye.

Ce cycliste c’est vous. Ce cycliste c’est moi.

Le contexte

Le contexte de cette histoire est très particulier. Peut-être que sans cette signature rien de tout cela ne serait arrivé …

Cela nous ramène un an en arrière …

Depuis des mois, Monsieur Wu tannait son directeur pour obtenir l’autorisation d’aller inspecter la masse sombre détectée dans la jungle birmane par les satellites d’observation. Las de toujours lui opposer le même refus, arguant qu’il serait plus utile de plancher sur la 7G, le chef finit par céder.

Il lui signa sa lettre de mission.

Monsieur Wu réunit alors les meilleurs scientifiques au monde dans chaque spécialité, et l’expédition débuta. L’artéfact détecté par les satellites s’avéra être un amas de matière carbonée un peu bizarre. Alors que la troupe s’afférait à mesurer prélever-sonder-scanner-analyser l’étrange talus, le gars dédié aux photos focalisa sur un point. Une petite boule de poils se nichait dans les anfractuosités de la roche. C’était une chauve-souris. Son regard gagna immédiatement la sympathie du scientifique. Il la baptisa Vin Clooney. Vin parce qu’elle est chauve comme Vin Diesel et Clooney parce qu’elle souris comme Georges Clooney. Vin devint vite la mascotte du groupe le temps de l’expédition, à coups de soirées guitare, barbecues, Coronas et papouilles. Puis tout le monde rentra chez soi.

Ils n’avaient rien trouvé, mais la semaine était vraiment super.

Quelques mois plus tard, une pandémie fulgurante déferlait sur la planète. Vin était porteuse d’une petite bête pro-mondialiste et ambitieuse, qui a vu dans la croissance exponentielle des échanges l’opportunité de faire parler d’elle.

Le monde des humains se retrouve dans une situation paradoxale.

Jusqu’à présent les échanges croissants avaient favorisé une économie prospère qui avait à son tour alimenté un solide système de santé. Désormais, il faut limiter les échanges pour stabiliser la situation sanitaire. L’économie est mise à mal. Le principe de liberté inconditionnelle de circulation aussi.

L’histoire qui suit serpente dans ce contexte difficile, et voit l’actualité simplement, au prisme d’un gars qui voyage à vélo.

Traverser la France en diagonale

J’ai appris il y a quelques années l’existence d’une confrérie qui s’adonne à un jeu : traverser la France à vélo en diagonale et en temps – assez – limité.

Passé le stade de l’étonnement, je n’ai cessé depuis de me demander comment il était possible de concevoir pareilles aventures.

Rouler à vélo j’adore. Plus je roule, plus ça me plaît.

Le concept de diagonale représente – à mon sens – la quintessence de la randonnée. C’est l’expression la plus simple et la plus pure du voyage à vélo.

Me lancer dans cette épopée me permettra de satisfaire ma boulimie d’asphalte et – tout jeune puceau du vélo de route que je suis – m’initiera aux pratiques du monde très particulier des diagonalistes.

Ma première diagonale

La France compte neuf diagonales, ou le double si l’on considère le sens du trajet. Ces ‘diags’ relient les villes situées aux six coins de l’Hexagone.

A devoir choisir comme ça ma première diagonale, j’ai l’impression d’être un gamin dans un magasin de bonbons. Elles font toutes envie.

Une d’entre elles retient particulièrement mon attention  : Dunkerque – Hendaye.

La simple évocation du pays basque résonne fortement en moi. C’est là-bas que j’ai passé mes plus belles vacances étant petit. J’aime ses paysages, ses reliefs, sa culture tranchée, son climat et ses gens. Tout me plaît dans cette région. Me rendre à Hendaye à vélo est comme partir en pèlerinage.

Dunkerque comme point de départ résonne un peu moins déjà (lol) mais, pour avoir traversé cette région en hiver à vélo, le coin m’est familier et c’est simple de s’y rendre en train avec un vélo non plié non démonté non de non.

L’axe Dunkerque – Hendaye annonce les plus grandes réjouissances :

  • Il croise le chemin de trois cours d’eau majeurs : la Seine, la Loire et la Garonne. J’aime les fleuves. J’aime leur majesté. J’aime leur calme. J’aime leur force. La Loire a bercé mon enfance. J’ai hâte de les retrouver, elle et ses sœurs.
  • Il va vers le sud : c’est bon en plein automne de se dire qu’il va faire de plus en plus chaud au cours du périple. Je vais en vacances dans le sud.
  • Il présente apparemment peu de difficultés : le dénivelé et la distance restent modérés en comparaison des autres diagonales.
  • Le vent devrait être favorable dans l’axe Dunkerque (D) – Hendaye (H). C’est du moins ce que j’imagine après avoir parcouru la Vélodyssée il y a quelques années dans le sens Sud – Nord (ndlr : dans l’autre sens), et m’être fait sévèrement décoiffer à cette occasion …

C’est décidé. Ca sera DH.

La fenêtre de tir

Globalement, fin octobre, c’est la fin de la fin de saison pour les cyclistes avec son lot de pluies, vents et températures en baisse.

Spécifiquement, fin octobre 2020, c’est la fin des vacances pour les français.

Après deux mois d’enfermement en avril et mai pour cause de pandémie, suivis d’un mois de liberté surveillée (à 100 km du domicile) en juin, le gouvernement a décidé de lâcher du lest pour l’été.

Cela a déclenché une véritable liesse populaire. La période estivale a été un grand moment de partage, de contacts, de casino barrière, de longue-distanciation cycliste, d’échanges et orgies en tous genres.

A la rentrée, l’addition est salée : deuxième vague de pandémie (encore plus virulente que la première), hôpitaux débordés et gouvernement en panique. Les français dessaoulent. Un reconfinement se profile.

Peut-être que nous vivons les derniers instants de liberté avant l’hiver. Il n’y a plus une minute à perdre. J’ai obtenu une semaine de congés dans un mois, fin octobre. Ça sera ma fenêtre de tir.

Le trajet

Je savoure ce voyage avant même de l’avoir commencé.

J’ai un point de départ, un point d’arrivée et un champ libre entre les deux où mille options se disputent les faveurs du cosmographe.

Il y a tout juste vingt ans, en 2000, Bill Clinton (le président du monde) a décidé de débrouiller le signal GPS. Ça ne servait plus à rien de réserver cette technologie aux militaires qui – probablement – avaient déjà trouvé bien mieux pour accompagner leurs activités ; et l’ouverture au grand public promettait de booster l’économie. Désormais monsieur Lambda pouvait connaître précisément sa position sur terre.

Avant ça, je restais chez moi sur internet à rêver de voyages.

Je disposais désormais du chaînon manquant, de l’outil qui – maîtrisé – me permettait de m’aventurer à vélo dans des contrées lointaines.

Un petit boitier accroché sur le guidon allait guider le pilote le long d’un trajet planifié en amont. Les cartes routières allaient être remisées à la grange. C’était la promesse …

Dessiner une trace, j’adore.

Ça me plonge dans l’aventure avant l’heure. Dans le contexte d’une diagonale cela devient palpitant.

On pourrait se dire à première vue que le trajet le plus direct pour relier Dunkerque à Hendaye passe par les autoroutes et nationales, et que le trip se résume à essayer de coller à ces grands axes tout veillant à les éviter (un peu comme une mouche ricoche contre une vitre pour trouver la sortie). La réalité est toute autre.

La vocation d’un réseau routier est de favoriser les échanges entre différents points. Plus ces points sont importants économiquement, plus les voies qui les relient sont larges (sauf si les villes se boudent).

Par exemple, l’axe Paris – Lyon a justifié la construction d’une autoroute dotée à la sortie de Paris d’un nombre de voies assez indécent. A6. Touché.

A l’inverse, une petite route de campagne gravillonneuse entre Gourville et Saint-Cybardeaux reste suffisante pour que Gérard rentre le foin et échange des œufs avec Gisèle contre des tomates (je présente ici la version officielle).

Entre ces deux extrêmes, il y a toutes les tailles de routes formant un maillage serré ; et cela spécialement sur un territoire français à la topographie plutôt roulante et situé au carrefour de l’Europe.

Imaginez une carte de France totalement dézoomée : on y voit les axes principaux entre les grandes villes, avec des étiquettes rouges.

Sur le principe d’un Mandelbulb, zoomez un peu et les routes européennes et nationales apparaissent. Zoomez encore et les grosses départementales font leur apparition en jaune. Continuez à zoomer et c’est au tour des petites départementales blanches. Le niveau suivant est constitué de fines bandes d’asphalte qui sautent de ferme en ferme (l’axe Gérard – Gisèle). Après, on passe au niveau quantique où les routes ressemblent étrangement à des routes …

A noter que les gros axes routiers ne vont pas tout droit : ils s’adaptent à la topographie des régions traversées et préfèrent souvent contourner une colline à la creuser ou à l’escalader.

L’axe Dunkerque – Hendaye ne traverse aucune grande ville ou de taille moyenne. Il tire un trait dans le vide. Il n’a lui-même aucune logique économique (la logique est tout au plus géométrique).

Ici, pas d’autoroute ou de nationale qui tienne. Pour relier les deux extrémités de la ‘diag’ au plus direct, il n’y a pas d’autre choix que de taper dans le maillage fin et d’assembler entre elles des petites routes de campagne. C’est l’assurance de passer par des coins bucoliques.

C’est précisément ce dont raffolent le vélo et son pilote.

A la recherche d’inspiration pour ce trajet, je commence par consulter une étude de parcours publiée sur le site de l’amicale des diagonalistes de France (le sanctuaire). Je compulse le document avec avidité. Petit lapin de trois semaines, j’ai l’impression qu’il y a un je-ne-sais-quoi qui m’échappe. Il me manque quelques prérequis. Je reviendrai sur cette analyse quand j’aurai un peu plus de bouteille, pour en apprécier la saveur.

Je veux quelque chose de varié. Je cherche une alternance de jolies petites routes (pas grave si j’ajoute quelques bosses, pourvu qu’il y ait l’ivresse!) et de départementales plus conséquentes (très agréables à parcourir la nuit quand il y a peu de monde, et repos de l’esprit en termes de navigation : ça trace tout droit à perte de vue).

Mon projet de maillage de la France sur la base des brevets, flèches et autres trajets régionaux empruntés par les clubs de cyclisme en étant à ses balbutiements, je ne pourrai pas m’appuyer cette fois-ci sur cette base pour construire mon parcours.

Je vais chercher une trace déjà faite.

Sans trop y croire je consulte Openrunner. Ville de départ : Dunkerque. Arrivée : Hendaye. Go. Trois pages de résultats. Je suis tombé dans un repaire de diagonalistes lol.

Une trace retient mon attention. Elle comporte le mot ‘réel’ dans le nom. Ca laisse penser qu’elle a déjà été parcourue. En général les utilisateurs ne reviennent pas sur le site pour cocher le flag ‘parcours déjà emprunté’, probablement en lien avec la ‘so-called’ période réfractaire.

Je vais suivre mon intuition …

A regarder la trace de plus près, je découvre qu’elle passe par la vallée de l’Epte, par le Perche … en fait par une série de beaux coins que j’ai déjà traversés avec plaisir, et par tout plein de nouveaux que j’ai hâte de découvrir.

A la regarder comme ça, elle est charmante cette trace.

Reste maintenant à valider le chemin avant d’envisager de poser mes roues dessus.

J’affiche la trace Openrunner sur un premier écran : elle me servira de modèle. Sur un deuxième écran, j’ouvre Garmin Connect et je commence à la reproduire avec l’option ‘Suivre les routes’ activée. J’affiche également la carte de popularité qui me permet de constater que Jean-Luc passe également par là le dimanche matin (sauf que Jean-Luc s’arrête au troquet du coin, ou chez sa maîtresse).

La reproduction de la trace d’origine avec cet outil est simple et rapide parce que l’option de suivi des routes demande de poser relativement peu de points. Par exemple, sur une grande courbe d’un kilomètre, on pose un point au début et un à la fin : l’application se charge de poser les points intermédiaires.

C’est là que ça devient intéressant : si la succession des points ajoutés par le robot forment un tracé qui s’emmêle les pinceaux, cela veut dire qu’il y a quelque chose à vérifier. Une intervention humaine est nécessaire pour analyser. La trace d’origine n’est peut-être plus d’actualité. Les villages ont peut-être maintenant de nouveaux sens interdits. Il y a peut-être de nouvelles routes ou une autoroute en construction. Ou peut-être que le tracé est erroné. Tout peut arriver.

Reconstruire la trace dans Garmin Connect permet de vérifier tout cela et de corriger si besoin.

Cela permet également de s’imprégner, de visualiser. Au fil des années, j’ai de plus en plus souvent l’impression d’être déjà passé par là, signe que je commence à faire le lien entre la carte et le territoire. Cela peut venir de la connaissance de la région que j’ai déjà traversée dans tous les sens (par devant, par derrière, …) ou alors d’une meilleure interprétation des informations glanées en amont. Je reste malgré tout suspendu au fil du GPS. Avec l’expérience, je pourrai couper le cordon ombilical.

Au final la trace Openrunner ‘réel’ s’est laissée redessiner intégralement, sans changements à opérer ni comportements bizarroïdes du robot de traçage. C’est très bon signe.

Les choix du cosmographe m’ont questionné continuellement. Mais pourquoi il choisit de passer par là ? Ah oui, parce que … Et ça ? Ah bien oui. Oh!

Au fil des kilomètres se sont dévoilés la personnalité et l’expérience du mappeur. Il connaît tellement bien le sujet qu’il n’hésite pas à modifier légèrement le cap pour aller cueillir une belle piste cyclable de pleine nature ou une mignonne petite route fleurie, tout en conservant la logique globale de la diagonale.

Globalement, le trajet que je vais emprunter pour cette diagonale est légèrement plus long et bosselé que la moyenne, mais cela reste tout à fait raisonnable. C’est beau. C’est fluide. C’est simple.

Je suis tombé sur une pépite.

A voir sur le terrain si ça se confirme, comme d’habitude.

J’ai essayé de contacter l’auteur de la trace pour avoir quelques informations de la vraie vie, mais pas de réponse. Pas de problème. De toute façon cette trace me plaît et c’est elle que je vais convoiter.

Je la prends et la retourne découpe en 15 segments qui relient les principaux jalons du trajet. Je sais d’expérience que c’est bon pour le moral de passer à une nouvelle trace à chaque étape. Cela donne du rythme au voyage.

J’ajoute ensuite une vitesse moyenne à chaque tronçon pour voyager avec le ghost. Ça me fera de la compagnie lol.

La feuille de route

En des temps pas si reculés que ça, les peuples arctiques allaient consulter leurs anciens avant de partir en expédition.

C’est souvent celui au visage le plus buriné qui prenait la parole :

Ecoute-moi bien Atiqtalik. La mariée apparaîtra sur ta gauche au petit matin. Tu passeras entre elle et la tête d’ours à midi. Ensuite c’est tout droit jusqu’à la grande chaise.

Au tour d’un autre petit vieux de rattraper le voyageur à la sortie de la yourte pour lui dire de garder un GPS au fond de la pulka, au cas où …

Atiqtalik connaît par cœur les contes pour enfants mettant en scène ces montagnes aux noms imagés. Elles le guideront à présent tout au long du voyage. Il tient sa feuille de route.

Sous sa forme la plus aboutie, la feuille de route s’efface. Le randonneur a tout en tête, à l’image d’Alex Honnold se lançant dans El Capitan en free-solo. Au réveil du jour J, il vidait son esprit (et sa vessie), fermait les yeux, et répétait intérieurement l’ascension – une dernière fois. Le moindre petit mouvement de doigt de pied, le plus petit graton : tout y était dans son image mentale. Il était prêt.

Je travaille les feuilles de route à l’extrême, jusque dans les moindres détails. Une fois le document finalisé je me rends chez mon plastifieur préféré qui me la … plastifie. Dès ce moment, je sais que malgré le cataclysme détruisant toute forme de vie rencontré en chemin, il y aura cette feuille superbement plastifiée, comme sortie du chapeau du magicien, dans un état de conservation jalousé par la déclaration d’indépendance des Etats-Unis, qui continuera comme si de rien n’était de m’indiquer le chemin.

Dans le contexte de cette diagonale, le format de la feuille de route est imposé. Le document indique les heures de passage prévisionnelles aux jalons du parcours. Il donne également les temps de pause (notamment pour les nuits). Enfin, il fournit des indications sur les routes empruntées (D22, D400, [routes diverses], etc).

J’ai passé des heures, des jours et des semaines à construire ce document. Plus la préparation est minutieuse, plus le risque de galère est écarté une fois sur le terrain.

J’ai choisi de reporter dans cette feuille chaque ville traversée, aussi petite soit-elle. Le moindre petit bled devient une sous-étape. Ce qui a pris le plus de temps, c’est la consignation des routes. Je n’avais jamais manipulé ce type d’information. D52, D56373, wtf ? Ça ne m’avait jamais servi parce que j’avais un GPS qui m’en dispensait.

Comme je ne pouvais pas en rester là, j’ai également préparé une version électronique de cette feuille de route, avec gros caractères et contraste élevé. Cette itération est enrichie d’informations de dénivelé et de pente moyenne entre chaque point de passage. Concernant les montées, considérant que la précision n’est pas forcément l’alliée de la détermination, j’ai décidé de ne pas passer la trace dans mon outil d’affinage des altitudes. Enfin, j’ai inscrit dans le précieux document les adresses et téléphones des hébergements, les horaires des trains et autres informations diverses. Jamais je n’ai été aussi précis et complet dans un roadbook.

A noter, avec le contexte de pandémie, qu’un couvre-feu est imposé de 21h à 6h du matin en Ile-de-France, région que je vais traverser le premier jour entre 20 et 21h. Si je m’en tiens à la feuille de route, je devrais sortir de la région à 20h30, et donc ne pas me mettre hors-la-loi.

J’ai prévu de faire environ trois-cent kilomètres par jour pendant trois jours, puis un peu moins de 200 le quatrième. C’est dans la norme.

La préparation physique

Cette année a été consacrée à l’assèchement. J’ai tout mis en œuvre pour avoir le haut et le milieu du corps aussi musclés et secs que le bas. Une heure de gainage par jour, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il covide. Arrêt des chips et des gâteaux.

Le but de cette transformation ne saurait être dévoilé dans le cadre de ce récit. Je me contenterai de noter ses effets, à savoir un corps plus ferme, plus léger et plus efficace sur un vélo.

La préparation mentale

Je suis un gars qui pédale. Je suis un cycliste. What else ?

La pause syndicale

J’ai beaucoup roulé cette année ; à la moindre occasion.

Les sages du Paris-Brest-Paris conseillent de faire une pause une semaine avant le départ, cela paraît-il pour avoir toujours envie de pédaler le jour J. Pour moi, d’expérience, une semaine c’est trop court. Un métabolisme lent demande plus de temps. J’ai un métabolisme lent. J’ai donc décidé d’allonger à quinze jours la période d’inactivité, qui sont devenus un moi malgré mois. Je pense que l’idéal en ce qui me concerne, c’est trois semaines.

J’ai arrêté le sport fin septembre, tout en m’autorisant quelques écarts pour madame ou le trajet vélo-boulot-dodo.

J’ai très bien mangé au cours de ce mois de farniente : plats en sauce, viande, fromage, pâtes, riz etc. J’ai bien bu aussi (vin, bière, bière, vin … eau). Une fine pellicule de graisse s’est uniformément déposée, telle un voile, sur l’ensemble de mon corps. Un micro-ventre a même poussé à l’emplacement d’abdominaux obtenus au prix d’un an de dur labeur en salle de sport.

Quand les chameaux ont réalisé ce qui les attendaient, ils ont bossé sur une solution.

Au cours de ce mois de glandouille j’ai senti le stress monter graduellement. C’est ce que je recherchais. Je le laisse s’accumuler. J’en fais des réserves. Il faut que la cocotte-minute monte à 80% de pression. Plus, c’est trop, parce qu’il n’y a plus la marge de sécurité : risque d’explosion. Moins, c’est pas assez : ça serait dommage de partir avec des batteries à moitié rechargées seulement.

La posture et le mouvement

J’ai toujours roulé seul et ai appris à pédaler, donc, seul. Aussi simplement que d’aller faire un tour de vélo le week-end. Aussi simplement que de rajouter cinq-cents mètres à chaque nouvelle sortie. On voit rapidement où ça peut mener après plusieurs dizaines d’années : j’ai eu bien le temps de développer toute une série de mouvements inefficaces.

Aussi avec la pratique régulière du ‘singlespeed’, j’oublie de mouliner. J’embarque trop lourd.

Un jour, un gars m’a interpellé sur le PBP. A me voir pistonner comme un bœuf, il pensait sérieusement que j’étais allemand. D’autres m’ont dit à demi-mots que je ne savais pas pédaler. Il y en a même un qui m’a dit un jour qu’il ne comprenait pas comment j’arrivais à avancer tellement le braquet que j’utilisais était hors-sujet.

A trois semaines du départ, j’ai décidé de recueillir l’avis d’un professionnel. Il n’est jamais trop tard. Je confie le dossier à un biomécanicien expérimenté.

La session débute, sous couvert d’un échange cordial, par une prise de connaissance du cycliste et de sa pratique.

Nous sommes ensuite passés au crible, ma machine et moi. A grand renfort de pointeurs lasers, matériels informatisés et autres équipements, tout ce qui pouvait être mesuré en longueur, largeur ou hauteur l’a été. J’apprends à l’occasion de cette étude, de façon tout à fait impromptue, que mon nez a rapetissé d’un millimètre au profit de mon p… Lien de cause à effet ? Là n’est pas le sujet. Mais je me disais bien qu’avant je ne tapais pas au fond si facilement.

Je suis ensuite invité à grimper sur un banc d’essai pour pédaler. Chaque arrêt est sanctionné par un :

Tu peux me rappeler le sens du mot ‘dynamique’ dans l’expression ‘étude dynamique’ ?

La harde de capteurs qui m’encerclait n’a pas perdu une miette du moment.

Je suis à présent modélisé en trois dimensions, statiquement et dynamiquement. Je peux jouer dans Tron.

L’ensemble des mesures est inséré dans le supercalculateur, via une petite trappe sur le côté. Le biomécanicien appuie sur un gros bouton rouge. La machine s’ébroue et se met à vibrer, clignoter, de plus en plus fort, dans un bruit assourdissant. Mon interlocuteur me fait signe de m’éloigner un peu, on ne sait jamais. La température de la pièce grimpe en flèche. Le biomécanicien retourne régulièrement au front pour lancer des seaux d’eau sur la bête. Des fois elle fait ça, on ne sait pas pourquoi. Puis tout à coup la machine s’arrête, un filet d’huile cramoisie s’échappe par le sol et une petite feuille de papier jaunie est régurgitée (comme un ticket de caisse) : c’est le compte-rendu.

Alors docteur c’est grave ? Non, mais il faut un peu modifier … tout. J’assiste alors à un véritable exercice de style. Je contemple le geste subtil et maîtrisé de l’expert qui semble avoir trouvé le compromis idéal entre les informations qualitatives que je lui ai communiquées en discutant le bout de gras, et les informations chiffrées délivrées par Hal.

Le biomécanicien passe sur à peu près tous les réglages pour un peu tout modifier. Cela va de la position des cales des chaussures à l’angle des prolongateurs. Ça se joue au millimètre. Par chance presque tous les composants du vélo ont la marge requise pour faire les ajustements requis. Je m’en tire – a priori – à bon compte avec seulement une potence à changer pour ajouter un centimètre. Voilà pour la posture.

Le verdict sur le mouvement tombe dans un deuxième temps. Je vais passer les détails pour arriver sans détour (en diagonale) à la conclusion : il existe une autre façon de pédaler tellement efficace que ça en deviendrait presque euphorisant.

De praticien expérimenté mon interlocuteur a endossé l’habit de coach. Nous avons longuement discuté de la beauté du geste, du plaisir de rouler, du lien entre le corps et l’esprit.

Dans cette diagonale, je part en quête du geste parfait.

J’ai hâte de prendre le départ.

Dernières heures avant le départ

Demain, après un mois d’attente, je suis à Dunkerque.

Je suis on ne peut plus prêt. Le vélo est révisé, les vêtements de saison attendent sagement sur le meuble, les auberges sont réservées, le micro-tube de dentifrice est dans la sacoche, la feuille de route électronique est un chef-d’œuvre (lol). Je ne tiens plus en place.

Je fais un point météo et informations de dernière minute. Ca va m’occuper.

Les prévisions météo

Depuis quelques jours, le site météo annonçait tout et son contraire, au gré des humeurs du temps.

A quelques heures du départ, les prévisions météo devraient arrêter de bouger sans cesse et être un peu plus fiables.

Le vent est annoncé du sud, légèrement sud-ouest. En d’autres termes, il va exactement, précisément, indéniablement, indubitablement dans le sens contraire de la trace, sur l’intégralité de l’axe Hendaye – Dunkerque. Et il soufflera fort : 30 km/h avec rafales à 45 km/h le premier jour ; puis 65 km/h le deuxième jour.

En général, le sens du vent varie un peu suivant la région. Les courants dominants ont chacun leur direction préférée, peut-être en fonction de l’influence de l’océan ou des montagnes.

Je ne connais rien au sujet. Je constate juste que la carte des vents que j’ai sous les yeux ressemble à rien que je connaissais. Je me retrouve devant un rouleau compresseur qui écrase ma diagonale à rebours.

Ca me rappelle une sortie où le vent soufflait de côté à 60 km/h … C’était dangereux. Ça me faisait faire des écarts sur la route et ça prohibait l’usage des prolongateurs (efficaces mais pas très stables).

Là je me dis :

  • Le vent est pleine face. Il me ralentira mais ne m’empêchera pas d’aller à peu près droit (ce qui est plutôt bien sur une diagonale à la trajectoire tendue comme un string)
  • En général Météo France est plutôt pessimiste sur les prévisions : en vrai ça ne peut pas être aussi moche que ça
  • C’est pas l’ouragan Katrina non plus
  • C’est ma première diagonale. J’accepte le traditionnel bizutage
  • Ca va bien s’améliorer au bout d’un moment
  • De toute façon je ne peux rien y faire. Je regrette presque d’avoir consulté ces prévisions lol
Les informations

Nul n’est censé ignorer la loi, même à quelques heures du départ.

Là, tout de suite, le gouvernement affiche un niveau d’agitation jamais atteint. Un discours sévère est attendu à 18h. Le pays retient son souffle … et ça y est le verdict tombe : le couvre-feu est –  schématiquement – étendu à l’ensemble de la France, sauf dans le sud-ouest.

Le départ de Dunkerque prévu initialement à 3h du matin se retrouve en plein couvre-feu. La feuille de route ne tient plus. J’ai deux heures, et pas une minute de plus, pour trouver une solution.

Je décide de laisser la trace inchangée et de conserver l’objectif (réaliste) de vitesse moyenne en mouvement. Je jouerai sur les heures de départ et d’arrivée des étapes.

J’ai un peu moins de 550 kilomètres à parcourir dans le nord avant de franchir la ligne de démarcation qui me fera passer en France libre (de pandémie). En pédalant de 6h à 21h les deux premiers jours, à raison de 250 kilomètres par jour,  je prévois de sortir de la zone occupée (par Vin Clooney) au matin du troisième jour de voyage.

Il me restera ensuite un peu moins d’un jour et demi pour parcourir les 550 kilomètres restants. Pour mener à bien ce troisième morceau, je compte sur :

  • Le repos forcé de 21h à 6h accumulé dans les auberges deux jours de suite
  • La force du vent qui devrait faiblir à partir du troisième jour
  • Le plat de la forêt landaise avant l’arrivée
  • Le fait que j’ai déjà fait bien pire lol

L’analyse a pris une demi-heure. J’utilise l’heure et demie restante pour appliquer les modifications d’horaires sur la feuille de route, changer les chambres d’hôtes et enterrer (rip) ma belle feuille de route électronique que je n’aurai pas le temps d’actualiser.

Pour ajouter un peu de piment à l’aventure, j’apprends qu’un changement d’heure va s’opérer entre le premier et le deuxième jour de voyage. A trois heures du matin il sera deux heures. Cela portera – let me think 21h, 6h, +1h – à 10 heures le temps passé dans mon lit la première nuit, à voir défiler les heures en faisant du sur-place.

J’ai un peu l’impression de viser le trou de la serrure. Un trou distant de 1088 kilomètres …

Le départ

Le réveil sonne comme une délivrance, à 5h du matin.

Je prélève un peu de café dans ma mini-réserve et déguste la boisson à la fenêtre de l’auberge en contemplant le défilé de nuages éclairés par Dunkerque. Il y a de l’animation là-haut.

Je suis dans le voyage. Il occupe tout mon esprit. A ce moment, plus rien d’autre n’existe.

Je m’habille, religieusement, en complétant pour la première fois le rituel par un copieux badigeonnage de crème de cuissard. Tiens, ça chauffe le cul. Je me dis qu’avec la météo annoncée aujourd’hui tout ce qui est chaud est bon à prendre.

Au programme de la journée : traversée expresse de la Flandre française, de l’Artois, de l’Amiénois et du Beauvaisis. Tous ces noms évocateurs me mettent dans la peau d’un chevalier moyenâgeux, d’un éclaireur,  d’un colporteur …

Je m’apprête, à mon tour, à emprunter ces chemins ancestraux, comme l’ont fait mes ainés et leurs arrière-grands parents.

En fin d’après-midi je traverserai le doux pays de Bray. Je passerai ensuite Gisors et plongerai de nuit dans la vallée de l’Epte au cœur du Vexin normand. Là-bas m’attend ma première chambre d’hôtes, au kilomètre 250.

Je prends un petit-déjeuner que je n’apprécie pas plus que ça. Assez de calories comme ça, me dit mon corps. Voilà venu le temps de les dépenser.

A 5h59 je suis sur le vélo en direction du commissariat. 6h03 : je tombe sur un poste de police quasi désert. Le maton tamponne ma feuille de route et marque 6h05 dessus, ce qui me fait débuter cette première journée de voyage avec 25 minutes d’avance sur la feuille de route.

Étant dans l’inconnu total en termes de temps de passage, je vois ce départ anticipé comme un coup de pouce pour finaliser l’étape du jour avant le couvre-feu de 21h.

Je m’élance. C’est le désert à la sortie de Dunkerque. Le vent annoncé ne semble pas être de la partie. On va mettre ça sur le compte de la nuit (en général moins venteuse) et de l’urbanisation à la sortie de Dunkerque (les bâtiments bloquent le vent).

Passé le panneau de sortie de Cappelle-la-Grande, les lumières de la ville s’évanouissent. Le GPS me fait bifurquer sur de la petite route.

Charge désormais à ma fidèle compagnonne de me montrer le chemin avec ses beaux et puissants faisceaux. Ce qu’elle éclaire est marron et brillant. Innocemment, je m’attendais au gris mat de l’asphalte.

Ce qui devait être une route à l’origine a été cuisiné avec une recette de saison. Le vent puissant a transporté la terre des champs environnants et l’a déposée sur la route. Les fossés effondrés et les traces de tracteurs ont complété le travail en amoncelant tout ce qu’ils pouvaient sur feu le goudron. Le substrat a ensuite été copieusement arrosé de pluies abondantes, jusqu’à former une mixture visqueuse – à vrai dire plutôt dégueu et glissante – qui a tôt fait de repeindre le vélo et une partie du pilote.

Ce que j’emprunte, sur les cartes, c’est des routes. Au contrôle StreetView, c’est encore des routes. Sur le terrain, en automne, c’est du gravel. Je pédale dans la boue. La carte et le territoire …

Le début du trajet est plat. Malgré le vent qui me souffle sur le nez j’avance à une vitesse supérieure aux prévisions. A ce stade je ne puise pas dans les réserves. Je randonne. Dans le noir.

Après quelques heures, la nuit cède le pas à une aube blafarde qui dévoile progressivement le décor qui va m’accompagner presque tout au long de cette journée : des champs, des champs et des champs, aussi loin que la vue porte.

Je suis au milieu de grandes collines assez plates pour qu’un tracteur puisse s’y déplacer sans chavirer. Apparemment cette propriété n’est pas tombée dans l’œil d’un sourd – ou dans le nez d’un unijambiste, je ne sais jamais – puisque je suis entouré d’immenses parcelles agricoles. Il n’y a plus un arbre. Juste des sillons à perte de vue.

A priori, les paysans du coin ont refilé le tuyau du spot à celui avec qui je partagerai aujourd’hui des moments d’une grande intensité : le vent. Ici c’est Byzance pour lui. Il n’y a rien, rien de rien qui puisse arrêter sa course folle. Il grimpe les reliefs chauves avec ardeur, prend un peu d’élan en haut et dévale de l’autre côté avec vigueur, bien dans la face du cycliste. Je traverse son royaume. Pierre. Eole. Enchanté.

Saint-Paul-sur-Termoise

Le premier checkpoint est une victoire en soi. Je l’atteins plus rapidement que prévu. Je décide néanmoins d’abréger la pause prévue dans la feuille de route, pour quatre raisons :

  • Il fait froid. Le vent froid et pluvieux est gérable en roulant, pas à l’arrêt. Il ne faut pas traîner ici.
  • Il n’y a rien à faire à côté de ce panneau d’entrée, à part prendre une photo-contrôle lol
  • Je suis encore frais comme un gardon. Je vois cette pose comme une aberration.
  • Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend au cours de cette journée. Peut-être que je serai content plus tard de retrouver cette demi-heure additionnelle au fond d’un tiroir. Je garde en ligne de mire de finaliser l’étape du jour avant le couvre-feu.

Je reprends la route. Plus la journée avance, plus le vent forcit.

Après chaque colline gravie, je découvre la prochaine, identique. Au bout de la trentième itération, je peux deviner les grandes lignes du scénario à venir pour les prochaines heures :

  1. Une descente qui demande de bien mouliner pour atteindre une vitesse plutôt lente
  2. Une cuvette où parfois le vent s’interrompt une dizaine de secondes
  3. Une montée interminable battue par les vents …
  4.  … au sommet de laquelle je suis accueilli par des rafales.

Loin, très loin au fond de mon crâne, une petite voix se demande si c’est au moins possible de réaliser ce qu’il y a d’écrit sur la feuille de route. Je ne l’entends pas à cause du bruit du vent.

En fait, je n’entends pas grand chose. Je n’écoute pas. Je suis absorbé dans mes pensées.

Je poursuis l’analyse des dossiers du boulot. Je pense et repense à la remarque de Gérard l’autre jour. Je réaménage chez moi. Je règle à distance une infinité de petits détails qui ne me seraient jamais venus à l’esprit en d’autres circonstances.

Le mois dernier, en l’absence d’activité physique, mon cerveau a assis son hégémonie sur ma personne. Il a commencé par s’octroyer toute l’énergie disponible (tout juste en a-t-il laissé assez aux jambes pour que ces dernières puissent le mouvoir jusqu’à un écran d’ordinateur). Il m’a ensuite envoyé des signaux de faim pour récupérer encore plus de calories. En un mois, je suis devenu une machine suralimentée spécialisée dans l’analyse et le traitement de l’information.

Le jour des vacances a sonné la mise en chômage partiel de mon cerveau. Depuis hier, ce dernier n’a plus rien à se mettre sous la synapse. Carencé en informations à traiter, il prend toutes les idées qui passent et les ressasse, les ressasse encore, inlassablement. Ca tourne en rond. C’est l‘hippodrome de Longchamp dans ma tête.

Mes pensées prennent un ton grisâtre qui finit par se fondre avec le ciel.

Il faudrait, a priori, un temps d’adaptation, pour laisser se faire les nouveaux équilibres. Cela arrive en général après quelques jours de voyage, naturellement. Si je laisse faire, je risque de passer à côté de ma diagonale (elle ne dure que 88 heures).

Jusqu’à récemment, j’abordais les voyages toujours de la même manière. Je me complaisais à me plaindre. Ma colère était libérée dans un pédalage rageur, saccadé. Je ne mangeais pas. Je forçais pendant des heures, pendant des jours, jusqu’à l’épuisement total. Après, c’était le début des vacances.

Ma première prise de conscience date de 2017, sur la Véloroute des Fleuves. Tout juste sorti du boulot, parachuté par un bus au bord du Danube sous la pluie, je ruminais. J’ai brisé le sort d’un claquement de doigts en observant une fleur. Tout me plaisait chez elle : ses couleurs, ses textures, ses formes. L’espace d’un instant, je suis devenu cette fleur. Je respirais avec elle à l’unisson, et balançais la tête avec elle au gré du vent. Elle m’a happé. Ensuite, j’ai dézoomé. La fleur poussait au bord d’une route. J’ai encore dézoomé et me suis vu sur un vélo, passant sur cette route, près de cette fleur. J’étais rentré dans le voyage.

Je suis un gars qui pédale. Je suis un cycliste.

La démarche n’est pas évidence, parce que tout s’y oppose. C’est tellement plaisant de se plaindre. Ca évite de se remettre en question.

Sur cette diagonale, j’ai attendu quelques heures avant de déclencher le ‘mode voyage’. J’ai ensuite monté en mémoire les remarques du biomécanicien, qui désormais focalisent mon attention.

Alors il est où ce geste parfait, ce fameux pédaler ‘rond’ efficace comme jamais ? J’en aurai mis du temps à réaliser que je pédalais en force, le couteau entre les dents, à mener une lutte acharnée contre le vent.

Je baisse deux trois rapports, je mouline et j’écoute. Mon rythme cardiaque augmente, je respire plus fort. Je sens un puissant flux d’air et de sang alimenter le moteur. Mes jambes se délient. Je comprends pourquoi la Kawasaki H2R est si efficace : elle est dotée d’un turbocompresseur qui la gave d’air. Plus j’accélère la cadence et plus mes jambes – exaltées – en redemandent. J’ai l’impression de m’envoler. Le temps du pistonnage poussif sur des muscles au bord de la nécrose est révolu.

Au fil des heures le pédalage s’arrondit, devient plus naturel et me donne un rare plaisir. Il n’y a plus d’effort. Le vent était un prétexte pour rester reclus dans mes pensées parasites. Le reste du voyage sera entièrement tourné vers cette recherche du geste et l’écoute des sensations. Je kiffe. Je suis un gars qui pédale. Je suis un cycliste. Avec un peu de vigilance je devrais m’en souvenir.

A certains moments de la journée je me remets à pédaler carré. C’est le signe que mes réserves d’énergie s’amenuisent. Je prends alors un truc à manger et à boire, j’attends quelques minutes, et c’est reparti dans l’allégresse. Je siffle mes barres de pâte d’amande comme des cacahuètes.

Au cours de cette journée j’ai traversé un désert. Il y a quelques semaines encore, il y avait un peu de vie dans les villages. Le bar et la boulangerie du coin permettaient de brasser quelques pèlerins. Aujourd’hui, plus rien. Toutes les conditions étaient réunies pour cela : un temps à ne rien mettre dehors, la fermeture des bars pour cause de pandémie, le boom des ventes de fours à pain et probablement une légère appréhension des gens à sortir de chez eux pendant cette période trouble.

Je me suis plusieurs fois demandé au cours de cette journée si mes provisions prévues pour un jour d’autonomie allaient être suffisantes. Oui elles l’ont été mais de justesse. Il y a toujours une source, quelque part dans le désert.

Frémontiers

Au deuxième contrôle, je suis un peu en retard sur la feuille de route. Deuxième pause supprimée. Comme prévu par Météo France, les vents se renforcent l’après-midi. C’est désormais une soufflerie continue de 30 km/h qui se joint à la fête avec des rafales à 45 km/h, et toujours exactement entre les deux yeux, parfaitement dans l’axe inverse de la diagonale.

Mais bon après tout le vent je connais. Je l’ai expérimenté dans les marais Poitevins, en Hollande, en Norvège … en fait un peu partout. C’est le compagnon du cycliste. Mais là, il y a un truc différent. Un truc qui m’immerge dans le trip. Je remarquais depuis ce matin que la boussole était fixe. Je me dirigeais invariablement vers le sud-ouest. Le nord est toujours au même endroit, quelle que soit la route empruntée et quelle que soit l’heure de la journée. Si l’axe est un instant modifié je sais que la route derrière la colline me remettra dans le droit chemin. C’est le signe que je suis sur une diagonale. Le concept est puissant. Et le vent est d’une constance implacable. C’est une soufflerie qui pointe sans discontinuer dans le sens Hendaye – Dunkerque. Je sais que 99,9% du temps j’aurai le vent dans le nez et que rien ne viendra perturber ce scénario. D’une certaine manière, cette prévisibilité me rassure. Quand j’ai le vent dans la face, je sais que je suis dans la bonne direction et que j’avance vers mon objectif.

Le Beauvaisis m’accueille dans l’après-midi avec une topographie un peu différente. C’est plat et dégagé.

Le scenario se répète à l’envie :

  1. Je vois le prochain village à des kilomètres, perdu au milieu d’immenses champs.
  2. Je gagne environ 5 km/h en me mettant sur les prolongateurs et présente mon front à Eole qui a tout loisir de m’asséner ses coups de butoir dans un paysage qui n’a sans doute pas vu d’arbre depuis bien longtemps.
  3. Le village se rapproche lentement.
  4. Je finis par y arriver.
  5. Je traverse une ville fantôme où le château d’eau (ou alors les arbres épargnés par l’agriculteur du coin pour protéger sa maison du vent lol) me protège quelques secondes du vent
  6. Rebelote jusqu’au prochain village.

Vers la fin d’après-midi j’arrive dans le beau pays de Bray, si familier, qui me réconforte. Je trouve même une boulangerie ouverte. Je note la beauté, la générosité apparente de la boulangère.

Elles sont bonnes vos quiches ? Oh que oui! Alors donnez-m’en trois.

Je mange la première quiche en route. C’est celle au poulet. Elle est énorme, crémeuse et contient à peu près une demi volaille. Un délice. Probablement la meilleure quiche lorraine au monde. Je traverse le pays de Bray satisfait, repus. Le vent j’en ai plus rien à secouer.

A la tombée de la nuit je passe Gisors et enquille sur une piste cyclable qui plonge dans la vallée de l’Epte, en plein Vexin normand. Il me reste une vingtaine de bornes à parcourir avant d’atteindre la chambre d’hôtes. Je suis dans les temps. Je profite d’un appel téléphonique pour faire une pause. C’est le tenancier de la chambre d’hôtes du deuxième soir qui veut savoir si je souhaite prendre le repas des voyageurs. Oui, assurément! Je le préviens que par contre j’arriverai vers 21h et que j’ai un appétit d’ogre. Cela ne semble pas l’inquiéter …

En cette saison, les pistes cyclables n’en ont que le nom. Elles sont constituées d’un matelas de feuilles et de branchages arrachés des arbres par les vents violents. On devine la piste. Ca glisse, c’est boueux et la sortie de route est un scénario annoncé pour qui ne ferait pas attention. Mais bon ça va, j’ai des années de VTT derrière moi et la lampe éclaire prodigieusement bien. Les lapins se comptent par centaines. Ça cogne pas mal – notamment les racines d’arbres dissimulées par les feuilles – mais ça avance plutôt bien. Cette dernière ligne courbe jusqu’au lit est reposante. C’est la première fois depuis ce matin que des buissons et autres arbustes me protègent un peu du vent. C’est presque dommage qu’il se soit mis à pleuvoir vigoureusement sinon cette fin de journée aurait presque pu être clémente.

J’arrive à St-Clair-sur-Epte, en plein cœur du Vexin. Ici a été fondée la Normandie en l’an 901. Pas un chat, pas un Viking dans la rue. Tout est fermé, y compris la chambre d’hôtes. J’avais pourtant eu la dame au téléphone cet après-midi pour lui confirmer l’heure d’arrivée. Il est 20h55. Il fait froid, il pleut dru, je veux un lit. J’essaye d’appeler et je tombe sur une boite vocale qui n’accepte plus les messages. J’envoie un sms annonçant mon arrivée. Je recevrai une réponse deux jours plus tard.

Il est maintenant 21h passées. Je passe hors-la-loi. Je finis par crier. Un volet s’entrouvre. Je montre patte blanche. La porte d’entrée s’éclaire, s’ouvre et me voilà au chaud. La maîtresse de maison me fonce dessus et m’agresse avec un thermomètre pour vérifier que je ne suis pas porteur d’un dangereux virus. Elle est tout de suite rassurée quand elle constate que je fais 36°. C’est bon je peux quitter mes chaussures. Imaginons un instant que le gars qu’elle a en face d’elle serait normalement à 35° à cause du froid, mais qu’il est toujours vivant parce qu’un dangereux virus lui donne 1° de fièvre lol.

Je me rends dans la chambre, mets en charge le powerbank, me mets au lit, mange une deuxième quiche ultra-nourrissante (celle aux lardons), réalise que j’ai eu froid aujourd’hui et m’endors en quelques secondes envahi de tremblements.

Deuxième jour

J’ai passé une bonne nuit. Un sommeil efficace. Pas de crampes parce qu’hier j’ai bien bu, bien mangé et je n’ai pas forcé. Le pédaler rond a fait son œuvre. J’ai hâte de reproduire le geste. Un petit café et c’est parti dans le noir.

Le programme de la journée est prometteur : fin de la vallée de l’Epte et du Vexin normand, traversée de la Seine, traversée du plateau St-André, incursion dans le Drouais, traversée du Thymerais, grande traversée du Perche, visite du Calaisien et du Maine Langevin, pause en Gâtine Tourangelle, traversée de la Loire et dodo en Val de Loire Tourangeau.

Aujourd’hui est spécial à plusieurs titres :

  • Je traverse la Seine au petit matin, puis la Loire au grand soir : deux jalons importants.
  • Je passe par le parc du Perche que j’affectionne. Je l’ai déjà traversé plusieurs fois, dans tous les sens, et toujours avec plaisir. Retrouver un coin familier est bon pour le moral.
  • J’attends beaucoup des arbres et bocages de la région pour me protéger un peu du vent.
  • Je suis curieux de découvrir le Calaisien ni le Maine Langevin que je ne connais pas.
  • Un rendez-vous m’attend : des cyclistes viendront à ma rencontre en fin de journée pour m’accompagner sur un bout de chemin en Val de Loire. La confrérie. Les diagonalistes!

Château-sur-Epte

Après un petit détour pour aller chercher un panneau d’entrée de ville à photographier, je retourne sur la piste cyclable et dévore goulument ce qui reste de la vallée de l’Epte.

Un peu avant l’aube, je suis confronté à une problématique que tous les gens qui font de l’itinérance à vélo ont déjà rencontrée. Le passage est peu ragoûtant. Aussi, si vous êtes en plein repas ou si vous prenez votre goûter alors que vous parcourez ces lignes, vous pouvez passer au paragraphe suivant. Je disais donc, je suis pris d’un besoin qui ne s’était pas fait ressentir au réveil et qui devient de plus en plus pressant. Ça arrive souvent au début des voyages. Le corps note une modification soudaine d’activité et gère du mieux qu’il peut. Sur de si courts laps de temps et avec de si gros changements il n’a pas le temps de tout régler. Il m’envoie un premier signal vers 6h30 du matin.

Pour avoir vécu ce cas de figure par le passé – dont je passerai ici les détails inavouables (bien que marrants après-coup) – je sais maintenant gérer ce type de situation. J’ai toujours avec moi un micro-cube de savon, des kleenex et l’eau des bidons pour faire une toilette, aussi succincte soit-elle. Un cycliste qui veut le rester ne fait aucun compromis sur l’hygiène.

Je suis sur une petite route de campagne toute plate, dégagée, avec des champs à deux kilomètres à la ronde. Il n’y a aucun endroit où se planquer. Je croise une voiture toutes les 5 minutes. Il fait encore noir …  Je pourrais presque utiliser cette courte fenêtre de tir pour faire mon affaire. Non c’est trop tendu. Avec ces conneries je risque de me retrouver au poste pour – dans le meilleur des cas – exhibitionnisme. Je décide de continuer, sans véritable espoir, parce que le jour se lève, parce qu’il n’y a pas de forêts, parce que les bars sont fermés et parce que je ne passe dans aucune vraie ville avant des heures.

En arrivant au prochain village je remarque une lumière fixe. Sans doute une voiture parquée d’un gars qui se prépare à aller au boulot, me dis-je. Quelques tours de pédale plus loin je réalise que c’est autre chose. J’avance … j’avance jusqu’à atteindre une petite place au milieu de laquelle se trouve une maisonnette. La porte d’entrée est grande ouverte. Il y a de la lumière à l’intérieur. Sur la porte sont reportées les inscriptions suivantes : Toilettes publiques. Merci de laisser la porte fermée. J’ose à peine y croire. De mémoire de cycliste c’est un truc qui n’arrive jamais. Un ange veille sur moi. Je m’étais résigné depuis la veille à ne compter que sur moi pour trouver le bonheur et là, comme par enchantement, un coup de pouce vient de l’extérieur. Ce sera mon rayon de soleil de la journée!

J’envisage le reste de la journée l’esprit léger. Il faudra juste faire attention de ne pas s’envoler. Météo France avait annoncé la couleur : le vent est plus fort qu’hier. C’est désormais 35 km/h avec des rafales à 65 km/h. Toujours pleine face. Effectivement, j’ai parfois l’impression de sauter en parachute lol. C’est violent, implacable.

Passées les dernières bosses du Vexin, je m’engage dans une grande descente au milieu de ruelles endormies. La vallée de la Seine me tend les bras. Je traverse le beau fleuve avec émotion. Je remercie ma monture de m’avoir vaillamment supporté sur ce premier tronçon. Nous savourons un instant le paysage puis repartons dans le noir. Nous ne faisons que passer. J’escalade l’autre flanc de la vallée. Le jour pointe en haut. Une belle page se tourne. Je mange la troisième quiche (aux légumes, celle-là ; trois citrouilles par quiche). Je suis prêt pour la suite.

Je me traîne comme pas possible sur le Plateau St-André. Hier le vent me suggérait de ne pas avancer. Aujourd’hui il me le siffle dans les oreilles. Il y a bien des cyclistes qui sont devenus fous en Islande à cause de ce bruit strident. Je n’en suis pas à ce point mais je commence à donner des signes d’impatience. Je commence à puiser dans mes réserves de stress. Je crie mon désespoir sans retenue. Petit point perdu dans l’immensité, il semble qu’un son en émane, aussitôt balayé par les vents.

Dreux

En milieu de matinée, en guise d’accueil, Dreux me sert un cocktail de fine pluie d’hiver sur fond de bourrasques. Je trouve dans cette ville ce que je cherchais : un ravitaillement.

Echange rapide avec l’épicière :

<< Elles sont bonnes ces pâtisseries ? Non, elles me bourrent. Alors donnez m’en TROIS. >>

Je débranche ensuite – ce qui reste de – mon cerveau et demande à mon corps de choisir ce qu’il veut. Je me retrouve quelques minutes plus tard à la caisse avec de l’eau, une canette de coca, des fromages et des tonnes de cochonaille. A cet instant je sais que la journée va être bonne.

Je ne pourrais pas affirmer que la traversée du Thymerais était aussi simple que de déposer une lettre à la poste. Incorrigible, je suis retombé dans les travers de la veille. Au cours de cette matinée, je me suis remis en tête que le combat se menait contre le vent. Dès que j’arrêtais de pédaler, j’étais stoppé net. Ça me faisait enrager de ne plus bénéficier de l’effet d’inertie. Moins j’avançais, plus j’envoyais de gros braquets pour compenser. Incorrigible. A quel âge devient-on sage déjà ?

Et puis, comme hier, le déclic s’est reproduit. Je suis un gars qui pédale. Je suis un cycliste. A cette simple pensée je me suis remis à mouliner. Le vrai combat est contre moi-même. Rester vigilant. Le pédaler rond revient, les sensations sont excellentes.

Je note malgré tout de contacter l’auteur de l’étude sur l’état des forêts en Europe pour lui demander sur quelles données il se base pour affirmer que jamais elles se sont aussi bien portées. Il n’y a que des champs à perte de vue sa mère.

Le Gault-Perche

Au bout d’un moment, à quelques reprises, je vois un peu de vert à l’horizon. Il y a des arbres au loin. S’ils n’ont pas été coupés c’est qu’ils sont difficiles d’accès ou en tous cas que la zone n’est pas cultivable facilement. Ça veut dire qu’il y a des bosses là-bas. Un peu plus tard, je croise des chevaux à l’allure singulière : ils sont gris, musclés et ont des gros sabots. Salut les amis. Les percherons m’accueillent dans le beau Parc du Perche.

Les cent kilomètres suivants seront parcourus à domicile (mon second chez-moi) sur de belles petites routes vallonnées et protégées du vent par les arbres. Je savoure ces quelques heures de répit et recharge par la même occasion mes batteries côté moral. Je sais, arrivé ici, que plus rien ne pourra m’arrêter.

Monthodon

Le Calaisien et le Maine Langevin sont tout nouveaux pour moi. Ces régions sont dominées par d’immenses collines aplaties séparées par des vallées encaissées, un peu comme des touches de clavier d’ordinateur.

Le temps joue ici sa dernière carte en invitant les grosses saucées à la fête. Plus on monte, plus ça tombe dru. Sur la tête des collines c’est le déluge. Ça finit par donner le hoquet au GPS qui prend-perd-prend-perd la charge. Et ma chaîne grince. Après un jour et demi de crachin et avec les coups de semonce de cet après-midi elle fait un vieux bruit façon ‘tonton ressort son vélo de la grange’. Ça me tape sur le système et me fait – réellement – de la peine pour elle. Au détour d’un village je tombe sur un petit garage de campagne. Je fais un petit signe de tête dépité au garagiste en lui montrant la chaîne. Cela fait ni une ni deux : comprenant mon embarras, le mécanicien se saisit de sa petite poire à huile et fait honneur à sa profession en réalisant le geste parfait sur une chaîne qui ne s’en remet toujours pas d’avoir été si bien chouchoutée.

Malgré la suppression des pauses prévues aux contrôles, j’ai une heure de retard sur la feuille de route. Il est possible que j’arrive à mon lit après le couvre-feu. J’appelle mon hôtesse du soir qui négocie un peu – pour le principe – avant de me confirmer qu’elle me servira quand même le souper malgré l’heure tardive.

En fin de journée le vent se calme un peu, les nuages se dispersent et des reliefs s’aplanissent. J’ai même droit à une mince bande jaune de coucher de soleil loin à l’horizon (à droite lol). Le Val de Loire est proche, je le sens. Je reconnais cette ambiance. Le fleuve qui m’a vu naître est à portée de main. Je suis bien ici sur ces plateaux. J’improvise un plateau repas sur les prolongateurs et déguste de la charcutaille arrosée de coca.

Ce que j’adore dans le voyage à vélo, c’est l’alternance des moments critiques des moments de répit. Plus on en chie et mieux on profite des bons moments. J’ai passé un cap. Je fête ça à ma manière. Je kiffe.

Cette énergie nouvelle me sera utile pour bien terminer cette journée.

Je me prépare pour un sprint. J’ai rendez-vous. Du style des rendez-vous immanquables. Petit point perdu dans l’immensité noire, je retrouve du sens. Je vais voir des gens. Pas ceux qui foncent dans des cages d’acier. Non. Je parle de ceux qui pédalent, comme moi. Et pas n’importe lesquels. Les diagonalistes. Ils viennent à ma rencontre.

Ils me font l’honneur de leur présence. Le moins que je puisse faire c’est d’arriver à l’heure. Je consulte la feuille de route. Bon. Je suis à quarante kilomètres du point de rendez-vous. Je prends l’ETA du document, j’ajoute les 45 minutes de retard accumulées depuis ce matin ; et pas une minute de plus parce que j’ai bien mangé et que j’ai qu’une envie c’est de les retrouver. Je suis excité comme une puce. Je laisse un message annonçant mon heure d’arrivée.

Je mets un coup de turbo et me voilà dans la banlieue tourangelle. Quelques gilets jaunes stationnent au détour d’un rond-point. Ils ne font pas de manif. C’est eux!

Je suis accueilli par une petite tape amicale sur l’épaule qui me fait faire trois fois le tour de mon slip. Il est 20h30, il ne faut pas traîner. Nous enfourchons nos montures et nous nous engageons dans les petites ruelles tourangelles. Jamais je n’ai eu escorte aussi prestigieuse. Rarement j’aurai été aussi heureux de rouler à plusieurs. Je suis sur un petit nuage. Pour préparer mon arrivée, mon ami sariste a activé le réseau local. Chaque carrefour voit émerger un nouveau diagonaliste qui vient à notre rencontre pour discuter, pour prendre des photos, pour créer du lien. Je suis sincèrement ému. Après deux jours à me faire gifler par le vent, je me retrouve comme au coin du feu en famille.

A priori, le chemin que j’ai emprunté pour venir ici est atypique. Arriver à Tours par la D29, c’est rare. Repartir par Saint-Avertin, c’est du jamais vu. En général, les diagonalistes préfèrent éviter la D29 qui est désagréable

Sans le savoir, je suis arrivé au sanctuaire. Tours est le fief des diagonalistes. A priori, j’ai choisi un trajet atypique. La grande majorité des diagonales évite Tours parce que les voies d’accès à cette ville sont scabreuses.

Je ne sais pas pourquoi je m’imaginais voir des gens faits d’acier riveté. De solides gaillards. Une petite tape amicale sur l’épaule et l’ai fait trois fois le tour de mon slip.L’accueil qui m’est réservé est chaleureux – ce qui n’est pas du luxe vu comme on se les pèle. Nous traversons ensemble la ville de Tours dans une ambiance cordiale, vraiment touchante. A chaque croisement, d’autres diagonalistes viennent à notre rencontre.. Tours est le fief des diagonalistes. La traversée de la Loire en groupe me submerge d’émotion. Nous poursuivons à deux avec mon ami sariste [lien] jusqu’à la sortie de la ville, et faisons un arrêt à l’endroit où nos chemins se séparent. J’ai tellement de questions à lui poser sur les extra-ordinaires aventures qu’il a vécues. Il me laisse une mini canette de Schweppes, une banane (très énergétique) et une clémentine. Je n’ai vraiment pas envie de décoller mais le couvre-feu approche et je ne voudrais pas le mettre dans le rouge. Nous nous disons au revoir.

je parcours les quatorze derniers kilomètres jusqu’à la chambre d’hôtes, le cœur léger.

C’est au fond de la campagne, dans le noir complet. Qui aurait eu l’idée de construire une maison à cet endroit, si loin de tout ? Erreur de navigation ? Et pourtant quand je me rapproche je vois une lueur dans la nuit. Il y a bien quelque chose là-bas. Je suis accueilli par une hôte charmante, dans une magnifique maison. Elle s’était concertée avec son mari la veille pour déterminer ce qui pourrait convenir comme repas à un cycliste affamé. Le choix m’a fait sourire : des pâtes à la carbonara [lien]. Difficile de faire mieux. Je me rue sur le pichet de vin rouge (après avoir demandé la permission) pendant que Madame s’affaire en cuisine. Le salon, au sein duquel trône un feu de bois, est super, super-cosy. Puis le plat fumant arrive sur la table. C’est généreux. Autant de fromage et de lardons c’est pas raisonnable. Je me débarrasse de mon assiette, prends le plat et le dévore intégralement. Je décline l’étape fromage. Puis arrive sur la table un gros gâteau. J’indique à mon hôtesse qu’il aurait été plus prudent d’apporter une seule part. Délicieux le dessert. J’en salive rien que d’y repenser.

La chambre est très accueillante. Je vis ici l’étape rêvée. Un vrai conte de fées. Je vais pouvoir recharger les batteries avec un bon sommeil (pour moi) et une bonne prise de courant (pour le powerbank). J’espère que mon GPS va tenir. Il m’a fait quelques frayeurs après les trombes d’eau qu’il a reçues sur la tête cet après-midi.

Demain est une belle journée, normalement ensoleillée, et avec un vent modéré. Je consulte Météo France une dernière fois et découvre que finalement les orages seront de la fête l’après-midi. Tiens c’est étonnant à cette saison. Mais je m’en fous. J’ai accepté de ne pas avoir la météo pour moi. Demain matin je passe en France libre.

Troisième jour

Réveil matinal. J’ai très bien dormi. Peu mais bien. Une petite toilette et je descends prendre le petit déjeuner. C’est délicieux, préparé avec amour et le salon est d’une rare convivialité. C’est le genre d’endroit où je resterais bien des semaines. Deux chats viennent se frotter à ma jambe pendant que je déguste mon café.J’ai rarement été aussi bien accueilli. Mes hôtes se sont montrés aux petits soins.

Un peu plus tard, le portail de la maison se referme sur moi et mon vélo, dans la nuit. L’aventure continue. Le vent semble s’être calmé. Il fait un peu frais mais c’est agréable. Il y a quand même quelque chose de curieux. Je ne sais pas d’où ça vient. Comme une présence. Je cherche un peu à droite, à gauche … en bas … Je lève le nez et suis saisi par un spectacle qui défie l’imagination (d’un parisien) : le ciel est constellé de millions d’étoiles. J’étais déjà passé au même endroit de nuit lors du BRM de Flins. Une petite pause avait permis de dévoiler la beauté de la voûte céleste. Ici c’est tellement paumé qu’il n’y a pas de pollution lumineuse. C’est le genre de trucs que l’on ne voit pas en mouvement. Au-delà du rêve éveillé, ce ciel annonce une journée ensoleillée. Quel beau voyage je suis en train de faire! Je voulais de l’aventure : je suis servi.

Au programme de cette dernière étape : trente kilomètres à parcourir et je passe en France libre. Ensuite, Plateau de Ste-Maure, Richelais, Châtelleraudais, Mirebalais, Pays de Lusignan, Civraisien, Ruffécois, Cognaçais, Haute-Saintonge et Libournais. La traversée de la Garonne se fait à Langoiran dans l’Entre-deux-mers. Enfin, Graves, Grande Lande, incursion en Pays de Born, Marensin et Maremne. Et final en pays Basque :  demain à 18h je serai à Hendaye après 550 kilomètres de pédalage.

J’envisage cette dernière traite avec sérénité. La rencontre de la veille avec les diagonalistes m’a réchauffé le cœur. L’hébergement de la veille m’a totalement rasséréné. J’ai eu deux nuits de sommeil, certes un peu courtes, mais réparatrices. Le temps s’annonce clément, à part quelques orages. Le dénivelé est modéré. Les régions traversées sont superbes. Mes jambes vont bien. Mon cul aussi. A noter qu’il s’est fait oublier depuis le début de ce voyage parce qu’il repose désormais sur une selle de la plus belle facture, à faire pâlir de jalousie les canapés en cuir les plus confortables. Aussi mon organisme a fini par comprendre ce que je lui demandais : il s’est enfin décidé à débrancher le cerveau pour rediriger l’énergie vers les fonctions qui servent réellement au cycliste. Il y a juste ce GPS …

Je dédie cette journée à ma monture qui s’est brillamment illustrée depuis deux jours. Elle est restée imperturbable, malgré vents et marées. Aujourd’hui c’est la part du lion que je lui offre. Le tracé qu’elle aime par-dessus tout : des longues lignes droites. C’est aussi des moments que j’apprécie. Tu te poses confortablement sur les prolongateurs et le rail qui te sert de vélo enquille tranquillement les kilomètres. Là il n’y a plus de logistique, plus de navigation, plus rien pour me distraire. Il n’y a que du pédalage pur sur fond de paysage qui défile. Un peu d’eau et de nourriture de temps en temps, un peu de musique dans l’oreille gauche, et je pourrai entrer dans la bulle du voyageur. J’en salive d’avance.

Je m’enfonce dans la nuit. Une légère brise vient me taper sur le nez. Elle est la bienvenue. Je n’aurai pas à m’arrêter pour me désaper. Je suis un gars qui pédale. Je suis un cycliste. Je suis profondément à ce que je fais.

Marcilly-sur-Vienne

Un panneau. Marcilly-sur-Vienne. Ça y est je passe en zone libre (de couvre-feu). A partir de maintenant c’est d’une traite jusqu’à Hendaye.

Le jour m’accueille avec du soleil et des longues lignes droites. Je suis dans le trip. Je pédale. Rien ne viendra perturber ce mouvement, rien de … merde j’ai crevé! Bon. Au moins une pause que je n’aurai pas volée. De toute façon, mon pneu avant était trop gonflé. La suite du voyage sera plus confortable.

Poitiers

A Poitiers je croise le premier cycliste (non diagonaliste) depuis trois jours. On discute dix secondes et on se quitte à un feu presque rouge que je prends. Dommage j’aurais vraiment apprécié de discuter un peu. Je réalise que j’ai avalé soixante-dix bornes sans m’en rendre compte. Je viens de dévorer le Richelais, le Châtelleraudais, le Mirebalais. Je garde le Poitevin pour le dessert.

A la sortie de la ville je me recale sur d’autres longues droites, allongé sur les prolongateurs, et profite de l’instant. Je me gave de vélo. J’en suis presque honteux. La stabilité de ma monture est impériale. Elle aussi est tout à ce qu’elle fait. Par contre, il y en a un qui m’inquiète : c’est mon GPS. Il affiche une batterie vide et le témoin de charge s’éteint de plus en plus souvent. Je titille le câble de charge et parvient à ranimer la bête.

La route de Ruffec reste bien rectiligne, à perte de vue, et bien dans l’axe de la diagonale. Je fais du foncier. Quelques rangées d’arbres éparses viennent protéger le paysage de la vue de la route. L’après-midi est bien entamée. Le ciel commence à changer de ton. Jusqu’à présent j’avais, sur fond de soleil rasant, un ciel bleuté et tacheté de nuages blancs (presque caricaturaux, comme un enfant aurait pu les dessiner). Au fil des heures les nuages grossissaient et se paraient de couches dans tous les niveaux de gris. Ils s’arrondissaient et descendaient vers la terre, comme d’immenses bulles. Il y a dix ans, dans les Alpes, voyant des gros nuages débouler de derrière les crêtes, j’avais demandé à un randonneur si cela annonçait de l’orage. Il m’avait répondu que si ces nuages étaient menaçants c’était qu’il y avait une menace. Ici sur cette route je ne sais pas sur quel pied danser. Ces nuages sont intrigants. Je me dis que j’aimerais pas me retrouver dessous, vu la force qu’ils semblent dégager. Ils me font penser – toutes proportions gardées – aux super-cellules que l’on croise dans la Tornado Alley aux Etats-Unis. A tout moment je m’attends à voir un bras sortir aspirer le sol. Pour une raison que j’ignore, ils traversent le paysage en travers de la diagonale (de l’Ouest vers l’Est), c’est-à-dire pas du tout dans le sens du vent.

Ruffec

Je passe entre les gouttes, atteins Ruffec et découvre une ville tout juste passée au karcher. Elle a eu moins de chance que moi. Je trouve un bar dans le centre-ville et commande un double-café. Un délice. L’extase. Le Poitevin, le Pays de Lusignan et le Civraisien sont pliés. Ça commence à sentir le sud.

Je décolle comme une fusée, m’arrache de la ville, puis active le doux moteur ionique qui me propulse tranquillement vers la suite de l’aventure. En fin d’après-midi je trouve une superette. J’en ressors avec des beignets bien gras, des bananes (sur les conseils de mon ami diagonaliste de Tours), des Snikers, du fromage, et un atout. Je connais bien maintenant la phase de la nuit où les yeux se troublent, où il faut lâcher un peu les prolongateurs pour ne pas s’endormir dessus, et où il n’est pas question de piquer un roupillon dans le fossé sous peine de se réveiller cryogénisé. C’est en général vers cinq heures du matin. Les boulangeries ouvrent deux heures plus tard. Il y a deux heures de non droit à traverser. L’atout en question c’est une micro-canette de Redbull. J’en ai pris une fois et je sais que ça marche. Avec toutes ces provisions je m’élance confiant vers la suite de l’aventure.

L’étape du Cognaçais est vallonnée. C’est l’épisode des longues montées et des grandes descentes au milieu de vignes. Pour avoir traversé plusieurs fois la région en été, je trouve que le coin est moins sexy en automne. Il n’y a plus de vie. J’étais content moi de croiser le chemin de nuages d’insectes à la conquête des vignes. Là, il fait un temps à ne pas mettre une pince dehors. C’est mort. Les habitants hibernent ou alors prennent leur cage d’acier pour aller au supermarché à cinquante bornes de chez eux.

La nuit tombe. Je me rends compte que je n’avais pas rebranché la dynamo après la crevaison. Je m’arrête sur le bas-côté dans un petit village pour rétablir l’éclairage. Une voiture s’arrête, un gars en descend et me demande si j’ai besoin d’un coup de main. Je suis sincèrement touché par son geste.

Passé le Cognaçais, le relief se creuse et c’est une succession de vagues que je franchis en Haute-Saintonge. Elles sont de plus en plus grosses alors que je m’approche du Libournais. Reste une dernière bosse, bien balaise, puis une grande descente me fait passer dans la région suivante. Je vois au loin une autoroute très lumineuse. La trace me fait passer par de minuscules routes, presque ces chemins de riverains. Je jette machinalement un œil sur l’écran du GPS : l’écran est éteint. Merde. J’essaye de le ranimer : rien. Je descends du vélo et vérifie la connectique. Je titille un peu le câble : toujours rien. De toute façon on n’y voit rien sur cette micro-route qui n’en a que le nom. On va bouger jusqu’au prochain croisement et après on verra. Je monte sur le vélo, enclenche une pédale automatique, prends un peu d’élan … mais apparemment pas assez parce que m’écroule comme une merde sur le bas côté, toujours accroché au vélo. Et comme j’avais laissé la sacoche de cadre ouverte lors de la chute, je me retrouve à farfouiller dans la boue pour trouver mon téléphone. Ce dernier me fournit la lumière qui me permettra de repérer puis récupérer powerbank et portefeuille assez profondément enfoncés dans la glaise. Je termine la montée un peu songeur. Arrivé au prochain croisement je repère une voiture arrêtée avec quelqu’un à l’intérieur. Encore un truc qui n’arrive jamais d’habitude en pleine campagne à cette heure. Mais bon, je profite de l’opportunité et lui demande comment aller à Barbezieux. Il m’indique le début d’une piste cyclable que j’emprunte. Tout à coup mon GPS se rallume le temps de confirmer que je suis bien sur la trace, puis il s’éteint à nouveau. Désormais il fera ça toutes les dix minutes.

Barbezieux

J’arrive à Barbezieux par la piste cyclable et en ressors … par la même piste. J’ai rien vu du bled. Je l’ai traversé comme un fantôme. Aucune pancarte, aucun nom de ville. Rien à photographier. Si je ne peux pas prouver que je suis passé par là, ma diagonale est invalidée. Merde. Je mange un beignet. J’ai oublié de checker cette ville au moment de la conception de la feuille de route. Je me rappelle très bien avoir dérouté la trace de la piste cyclable de la Vallée de l’Epte pour aller chercher le panneau d’entrée de Château-sur-Epte. Mais ici, pas vu. Je bougonne un peu puis fais demi-tour pour aller chercher le centre-ville. Je suis déjà en retard sur la feuille de route. Cette histoire ne va pas arranger mes affaires. Et puis il faut que je limite les arrêts sinon le froid de la nuit va me cueillir, sud ou pas sud. Je retourne à l’endroit où la piste croise une route, dans un semblant de zone industrielle. Je profite de l’éclairage pour regarder en détail ce qu’il se passe avec ce GPS. Je déballe les sacoches et sors un câble de charge tout neuf que je teste avec deux powerbanks : toujours rien. Il faut que je me rende à l’évidence : il est raide. Bon, sinon, la ville, elle est à droite ou à gauche ? Putain j’en sais rien. Je prends le téléphone pour vérifier sur Google Maps. Je ne vois rien à l’écran qui ressemble à un centre-ville. Si ça se trouve c’est une de ces villes ultra-étendues avec juste une mairie au milieu pour percevoir les taxes d’usines disséminées à cinquante kilomètres à la ronde, dans la ‘zone d’influence’. J’ai assez perdu de temps comme ça . Voilà ce que je vais faire. Déjà, pour le contrôle, je vais photographier la zone industrielle et faire une copie d’écran de ma position dans Google Maps. Ensuite la feuille de route m’indique que la piste cyclable continue pendant trente kilomètres jusqu’à Clérac. Je vais la suivre. Sur le chemin je pourrai échafauder un plan d’action pour la suite.

La suite de la piste cyclable est la version trash de celle de la Vallée de l’Epte. Le matelas de feuilles est plus épais (plus varié aussi) et les branches sont un peu plus grosses. Je pense que personne n’a mis les pieds ici depuis fin août. Quelques tronçons sont déconseillés au public pour cause d’immersion, ce qui m’oblige à prendre une route que l’espère parallèle à la trace. Parfois je fais demi-tour parce qu’il fallait prendre la route à droite et non à gauche. Parfois je stoppe pour vérifier sur le téléphone que je ne m’écarte pas trop de la piste. A chaque fois je suis parvenu à retomber sur la piste, mais au prix d’un retard croissant sur la feuille de route. Cette piste propose également des descentes assez prononcées. Je me revois à foncer en pleine nuit dans les branchages sur cette piste glissante. A noter que la lampe magnifie la scène.

Arrivé à Clérac, je pose un baiser sur l’asphalte. Le plan d’action est prêt. Je vais me reposer sur la feuille de route, et à chaque instant de doute je vérifierai ma position sur le téléphone. Au niveau énergie il reste dans le powerbank de quoi refaire une charge complète. Le téléphone lui-même est chargé à moitié. A savoir que ce modèle est réputé pour sucer de la batterie comme personne. Le plan ne peut fonctionner que si le téléphone est en mode avion quand je ne l’utilise pas. Mince je ne trouve pas le panneau indiquant le numéro de la première départementale à emprunter, ni le nom du prochain bled. J’active le réseau sur le téléphone, repère la direction puis je désactive le réseau. C’est parti. La route est magnifique. Elle serpente dans la forêt sur fond de brume épaisse. Quelques kilomètres plus loin, je ne trouve pas le numéro de route indiqué sur la feuille de route. Rebelotte téléphone. Ensuite, la feuille de route indique ‘routes diverses’. Les villages n’étant pas tous indiqués (ou alors ma vue baisse), je ressors le téléphone. Puis un panneau apparaît : Libourne. Je vais arriver avec environ deux heures de retard mais pas de problème je les avais provisionnées, au cas où. C’est la délivrance. J’ai au moins 35 kilomètres à pédaler sans me poser de questions. J’enchaîne sur la départementale.  Le trou de la serrure, sa mère.

Après une belle descente et à l’approche d’une montée non moins belle ne m’apprête à baisser quelques rapports. Les commandes ne répondent plus. Merde. Merde de merde. Nouvelle pause. Un peu de mécanique n’a jamais fait de mal, surtout à deux heures du matin. J’inspecte le matériel à la lueur du téléphone. Le câble de passage de la cassette arrière est tout détendu. Je tire un peu dessus et il vient de tout son long.Je me rappelle l’histoire d’un cycliste qui était parvenu à transformer son vélo en ‘singlespeed’ après une mésaventure de ce genre. Présentement la chaîne est sur le plus petit pignon. Je tire un peu partout pour essayer de remonter la chaîne sur des rapports un peu moins extrêmes mais rien n’y fait : elle revient toujours sur le petit pignon. Voilà ce que je vais faire : je vais marcher dans les montées et pédaler sur le plat et les descentes. Et pour les faux plats montants je me dis juste que c’est vraiment une sale blague à faire à un gars qui découvre les joies du pédalage rond et véloce.

Libourne

J’arrive à Libourne au milieu de la nuit et trouve un hôtel. Le lendemain à la première heure je trouve un magasin qui accepte de prendre le vélo sur le champ. Le réparateur galère une bonne heure dessus et finit par le réparer. A priori le câble du dérailleur s’est délogé du guidon. Je lui demande s’il a un GPS à vendre : non.

Je fais le point : il me reste 258 kilomètres à parcourir dans un délai qui ferait peur à Lance Armstrong. Cela sans GPS et avec une feuille de route incomplète.

Ce ne sera pas pour 2020.

Epilogue

Vous voulez de l’aventure ?

Le matériel

Un vélo avec deux roues et une selle.
Des vêtements chauds, même sous la pluie.
Un GPS
Une feuille de route
Un slip
Un couteau

Une paire de c…

Ce qui m’a manqué

Une boussole

Un filet à provisions à accrocher sur la sacoche de guidon.

Norvège nord – Jour 3

160 kilomètres, 1 petit tunnel, pas de vent (dont 7 kilomètres de ferry). Le tout pour 950 mètres de dénivelé positif. Le vent est plutôt favorable.

Au tout début de la journée j’ai franchement l’impression d’être au Groenland. Pas un chat, des oiseaux de mer, des vieilles cahutes sur le bord de la route côtière avec le skidoo et la mustang rouillée garés dans le jardin.

Un beau morceau de Lofoten pour ce troisième jour

Ce jour 3 j’en prends plein la vue. Jusqu’à présent il fait très beau. Pour la Norvège c’est quelque chose d’assez exceptionnel. La nature qui se bat d’habitude pour sortir une vague plante du sol – là – est en pleine effervescence. Disons qu’il y avait de la flotte. Maintenant il y a du soleil aussi.

Premier petit déjeuner. Suis accueilli par une gentille grand-mère qui me prépare un petit sandwich au saumon. Je n’ose pas lui dire que j’en mange vingt des comme ça pour avoir un peu moins faim. Mais l’accueil est sympatique et le café du matin est bienvenu. La dame tient une ferme et fait la peau à des animaux.

Ya plus de mêêê!

Et le voyage se poursuit dans la campagne.

Un bled

Il y a un truc en Norvège : on est au milieu d’Alpes miniatures. Seul le bout dépasse de l’eau. Donc on passe rapidement d’un paysage au suivant, au détour d’un virage, après une montée (dans les Alpes on bouffe une heure de col dans la pénombre pour voir une nouvelle scène). Avec un brin de soleil ça devient à couper le souffle.

Khéops

Les reliefs sont acérés. La lumière est à tomber par terre. C’est beau.

Bonjour on m’a dit qu’il y avait un Burger King dans le coin ? …

C’est tellement beau que ça paraît artificiel. Un délire photoshop grandeur nature.

… demandez donc au bowling, ils savent peut-être. Le Bowling.

J’avais presque oublié. Sur cette Eurovélo 1, pour relier Trömsö à Trondheim, il faut compter 15 ferries, 34 tunnels et une cinquantaine de ponts. Les bateaux c’est tranquille (sauf si on a peur des bateaux mais c’est pas mon cas). Les tunnels ça passe aussi pour la plupart sauf un qui descend 60 mètres sous la mer. Une montée forte en sensations avec un convoi de camions qui fait la queue derrière, le tout dans un bruit assourdissant.

Le plus sport c’est les ponts. De gigantesques ponts. Mais pourquoi si hauts ? Et pourquoi ça monte et ça descend si brusquement, à presque nécessiter un piolet pour pas glisser ? Eh bien c’est pour faire passer l’Hürtigrüten – le super bateau qui se fait tous les fjords.

L’Hurtigruten

A noter : les voitures sont très respectueuses. Il y en a plus dans les Löföten parce que c’est un peu touristique. Elles ne ralentissent pas mais elles font un grand écart en passant. A l’allemande. Pas de truc mi-figue mi-raisin à la française. La présence des vélos est globalement acceptée.

Après 160 bornes frénétiques à dévorer du paysage et du bitume je commence à cherche un coin où dormir. Pile au moment où le dernier ferry me parachute dans une dernière île isolée de tout. Toute minérale avec des gorges profondes. Impossible de bivouaquer à moins d’avoir un portaledge. Je passe dans un bled (3-4 maisons), aperçois une dame qui promène son chien, lui explique qu’il me suffit de fermer un œil pour dormir sur le coup. Elle appelle Erik qui loue à l’année et aujourd’hui c’est libre. On ramène ensemble le prix à celui d’une hytte de camping (+25%) … et je me retrouve dans un palace. Paysage à se damner, grand jardin, invitation d’Erik à pêcher dans le fjord au bout du jardin. Intérieur de la maison type viking moderne, en beau bois et images d’époque. Il y a mis en sien pour retaper cette maison après avoir quitté Oslo. Il revient dans son pays natal loin de tout. Je rêve de pouvoir revenir chez lui en hiver, et bien accompagné.

Je m’essaye à la pause longue pour obtenir le reflet de la montagne sur l’eau. En fin de journée pour repérer, puis à minuit 🙂

Reflet de la montagne, soleil de minuit

Reflet de la montagne, soleil de minuit (vue du jardin!)

Des coins comme ça je voudrais y rester 6 mois, 12 … plus ?

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Le Pays de Bray à vélo

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Le pays de Bray


Je revois cette journée en pays de Bray comme un songe. Rétrospective d’un trajet vécu en 2016.


Le projet


Réveil naturel à 04 AM. La météo annonce une température clémente, un vent puissant vers le nord, pas de pluie et quelques éclaircies. Donc billet de train aller pour Beauvais, billet retour de Dieppe, un bon livre dans les bagages et GO. Cet après-midi je suis au bord de la mer!


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The trajet


Le départ


Gare de Beauvais. Un petit réseau de pistes cyclables me fait sortir de la bourgade et me place sur l’avenue verte. C’est une fine bande de bitume déserte qui court pendant 35 bornes entre des rangées d’arbres. On arrive ensuite en plein cœur du pays de Bray : la piste s’ouvre sur de petites routes départementales boueuses et désertes pendant une trentaine de bornes, faisant franchir de beaux vallons. Puis retour de la bande de bitume jusqu’à Dieppe.


La soufflerie


Avec ce vent dantesque qui n’en finissait pas de me pousser au cul, j’ai enquillé le parcours en mode avion de chasse. Les (beaux) paysages défilaient comme depuis la vitre d’un train. Les arbres pliaient, les éoliennes tentaient de s’extraire du sol pour également profiter de ce beau voyage.


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De la campagne (avec un tracteur au premier plan)


Tout cela dans un isolement plus isolé que le périph. Les vallées sont très larges et – parfois – on aperçoit des voitures au loin sur une route à voitures. Entre midi et deux quelques promeneurs avec chien au bout de la laisse … à 2 mètres du sol (avec ce vent, ils promènent surtout un ballon). J’ai également croisé un groupe de cyclotouristes.


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Du ciel et de la campagne


Le pays de Bray


Question animaux, vu foultitude d’oiseaux luttant avec le vent, lapins, vaches, chevaux, moutons, chèvres et poules. On notera que plus on s’approche de la mer plus il y a de poules. Pareil, je ne sais pas s’il y a un lien technique, mais les maisons sont de plus en plus rouges au fil du trajet.


Pour avoir séjourné en Angleterre, j’avais vraiment l’impression d’être dans la campagne anglaise. Je crois que mon réchaud va servir à faire du thé lors de mes prochaines escapades.


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Du ciel


Et au bout de la soufflerie la mer. Bien agitée, verte, iodée, belle. Je me pose sur la plage de galets et me laisse bercer par le spectacle.


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Dieppe

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